Nous venons d’apprendre avec tristesse le décès de Walter Langlois


[ Légende de la photo : Plage de Hauteville sur Mer (Manche), juillet 1988. De gauche à droite : Robert Thornberry, Jean-René Bourrel, Walter Langlois, Henriette Colin, Jacqueline Machabéïs, David Bevan, Raoul Marc Jennar. ]
Depuis lundi dernier, notre ami Walter Langlois n’est plus, la maladie et la Covid-19 ont eu le dernier mot. Nous connaissons la place immense qu’il occupe dans l’esprit et le cœur de chaque chercheuse et de chacun des chercheurs sans oublier les vrais amateurs éclairés qui ont eu le privilège de le fréquenter ou de le lire.
Quelques amis qui l’ont connu ou travaillé à ses côtés nous nous adressé quelques lignes pour lui rendre hommage.

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Hommage à Walter G. Langlois

On a beau savoir les hommes mortels, on ne se résout pas à accepter leur mort. Surtout quand ce sont de proches amis. De ces amis que l’on ne voit plus souvent ― « les années tombent muettes entre nous », pour parler comme Barbey d’Aurevilly ― mais on sait qu’ils sont « là », dans les souvenirs et dans ces pensées qui nous occupent et nous interrogent.

Walter, je le savais malade, retiré à Teton Village, inconsolable du décès de Sheila, son épouse, mais, dans la solitude morale et l’éloignement qui étaient siens, entouré constamment par l’amour de son fils. Je me préparais à son décès mais, malgré cela, l’annonce de sa disparition m’afflige et me déroute. Comment en effet se faire à l’idée qu’il est « parti » ? qu’il nous a quittés ? qu’il ne sera plus possible de lui témoigner, fût-ce par le truchement d’un tiers,  estime et gratitude, amitié et affection ?…

Nous nous sommes rencontrés lui et moi à l’entrée de l’été 1973, dans un café près de l’église Saint-Augustin, à Paris. J’étais étudiant et avais déjà soutenu mon mémoire de maîtrise sous la gouverne d’un professeur de la Sorbonne qui n’aimait guère Malraux ; lui, projetait de donner suite à son Aventure indochinoise (1967) ― ouvrage resté incontournable ― en publiant un essai sur l’engagement de Malraux pendant la guerre d’Espagne. Il en avait déjà choisi le titre, Crusade in Spain, mais l’ouvrage ne verra pas le jour : dès 1968, Robert S. Thornberry avait entrepris le travail considérable qui allait conduire à la publication de cet opus magistral qu’est son André Malraux et l’Espagne (1977) et Walter s’aperçut vite de l’inutilité de « courir à deux derrière le même lièvre ».  Ses recherches donneront cependant matière à des communications de grand intérêt comme par exemple Rumblings out of Spain : French Writers and the Asturian Revolt (1934-36), publié par The John Hopkins University Press (1980) ou encore « Malraux et la transformation littéraire du réel », étude sur L’Espoir parue dans Les écrivains et la guerre d’Espagne (Dossier de l’Herne, 1975).

Ce matin de juin 1973, c’est de l’œuvre de Malraux en général et de L’Espoir en particulier  que nous parlâmes. Puis Walter s’excusa, le temps avait passé à toute allure et il lui fallait partir : Malraux l’avait invité à déjeuner, chez « Lasserre » bien sûr, pour lui parler de la bataille de Teruel, cartes à l’appui. Je ne manquai évidemment pas d’être (grandement) impressionné… 

Je n’égrènerai pas ici les anecdotes qui affluent en ce moment, en désordre, dans mes souvenirs. Je ne reprendrai pas non plus les lettres reçues de Walter, devenues nombreuses au fil des années. Je voudrais seulement que ce texte vienne s’ajouter à ceux que sa disparition a déjà suscités.

Walter Langlois se voulut un historien. « Ce qui m’intéresse dans la littérature, c’est l’histoire », disait-il souvent comme pour prendre ses distances avec une approche trop intellectualiste du « fait littéraire » (il détestait la tendance, selon lui très française, à l’abstraction). Non pas seulement l’histoire littéraire mais la littérature qui témoignait de l’histoire des hommes, charriait les cris et les fureurs du siècle et s’interrogeait ― et nous interrogeait ― sur le cours erratique de l’aventure humaine. Ces « interrogations au Destin » indissociables d’une réflexion sur l’inlassable combat des hommes contre toutes les forces et formes de « l’adversité » et de leur acharnement à « vivre selon leur cœur » et à manifester leur native « grandeur », c’est chez Malraux qu’il les trouva portées à leur plus haut niveau d’intensité. D’où « la passion Malraux » qui fut la sienne toute sa vie.  À l’instar du professeur Henri Peyre (enseignant de littérature française contemporaine à Yale, « mon maître », me dit un jour Walter, qui fut l’un de ses étudiants), il voyait dans l’écrivain-ministre le romancier par excellence de la modernité et dans ses écrits sur l’art moins un essayiste qu’un « métaphysicien ».

Historien qui savait de quoi l’histoire est faite ― Walter fut de ces jeunes soldats venus d’Amérique pour libérer la France du joug nazi ― mais aussi pédagogue soucieux de transmettre son savoir et de partager quelquesuns de ses enthousiasmes, il s’imposa vite, par la qualité et l’ampleur de ses travaux et publications, au premier rang des chercheurs et « spécialistes » qui travaillaient sur l’œuvre de Malraux.  

Les initiatives qu’il mit en chantier et mena à bien méritent d’être ici rappelées.

Dès la fin des années 1960, en qualité d’ « Executive Secretary » de la « Malraux Society », il dirige la publication bi-annuelle de Malraux Miscellany (Mélanges Malraux) qui sera reprise par la suite par Robert S. Thornberry sous le titre de Revue André Malraux Review et, de 1972 à 1982, les cahiers André Malraux de la Revue des Lettres modernes aujourd’hui heureusement repris par Évelyne Lantonnet (Classiques Garnier). Sont ainsi publiés, outre des inédits ou des textes de Malraux devenus introuvables, des analyses, des textes critiques, des comptes rendus qui sont et restent remarquables et qui manifestent un intérêt pour Malraux inversement proportionnel à la désaffection dans laquelle l’installe alors en France « la nouvelle critique », Barthes exerçant tout particulièrement à l’endroit de l’écrivain-ministre sa critique méprisante et « terroriste » (Julien Dieudonné) de la « gendelettrie » bourgeoise que Malraux, selon le sémiologue,  aurait représentée.

Historien de la littérature et historien en littérature, Walter Langlois ne s’intéresse à celle-ci que dans la mesure où elle se donne à lire comme une « transformation du réel » : une transformation qui nous permet de mieux pénétrer les lois et les mécanismes, les arcanes et les hasards qui produisent ces faits constitutifs d’une histoire, de notre histoire. Les « petits faits vrais » tellement chers aux écrivains naturalistes, consignés dans des archives ou des documents, étaient pour Walter de première importance et justifiaient sa défiance envers les illusions factices ou spécieuses du langage comme des raisonnements abstraits.

Ses activités pour mieux faire comprendre l’œuvre de Malraux et en renouveler les approches critiques ne furent pas qu’éditoriales. Il acheta ou fit acheter par l’Université du Wyoming où il enseignait des manuscrits de Malraux (celui de La Voie royale), des lettres et des « dyables » de l’écrivain, la collection complète des ouvrages de luxe publiés sous l’enseigne des Aldes ; obtint que son Université achetât la bibliothèque de Georges Gabory, un ami du Malraux d’avant « l’aventure indochinoise » ; missionna Claude Barmann ( Librairie Jean Touzot, rue Saint-Sulpice à Paris) ― un personnage d’une éblouissante érudition littéraire tout droit sorti d’un roman d’Anatole France ― pour dénicher sur le marché du livre des ouvrages devenus introuvables ou encore l’un de ces documents rares mais indispensables pour ses recherches et analyses approfondies ; organisa en mars 1978 à la Hofstra University (New York) un colloque sur Malraux, doublé d’une exposition dont le catalogue entièrement rédigé par ses soins reste du plus grand intérêt ; multiplia  interventions et communications dans diverses rencontres de spécialistes, la « décade Malraux » de Cerisy-la-Salle (juillet 1988) restant inoubliable pour toutes celles et tous ceux qui ont eu la chance d’y participer. Malgré quelques « tiraillements » survenus, pour des motifs futiles mais qui l’affectèrent, avec quelques malruciens, Walter Langlois fut alors reconnu comme le doyen de notre communauté « malrauxphile ». Publié en 1986, un choix de ses articles préparé par David Bevan (Via Malraux. Écrits de Walter Langlois) l’avait déjà consacré parmi nous comme le « primus inter pares ».

Resteront également inoubliables les entretiens audiovisuels réalisés à Verrières en décembre 1973, en duo avec Pierre Dumayet, dans le cadre des remarquables émissions « Les Métamorphoses du regard » et le travail fourni pour établir le premier tome des Œuvres complètes  dans l’édition de « la Pléiade » (1989), bien qu’un regrettable litige soit survenu dans l’élaboration de ce volume, ce qui devait causer de la part de Walter la cessation de toute collaboration à la préparation des volumes ultérieurs.

Dans les années qui suivirent, tout en restant attentif aux publications consacrées à Malraux ― je puis témoigner ici de son admiration et de son enthousiasme à la lecture de Dits et Écrits d’André Malraux, bibliographie exhaustive commentée par Jacques Chanussot et Claude Travi ― Walter se passionna de plus en plus pour la culture japonaise, qui le fascinait, et pour sa collection de livres de prières médiévaux enluminés, dont il était devenu un connaisseur averti.

Si son livre sur Malraux en Espagne resta inachevé, il tint à mener à leur terme ses recherches sur le survol, par Malraux et Corniglion-Molinier, de la capitale de la reine de Saba, quelque part dans la région de Mareb, au Yémen. Il ne faisait pas de doute, selon lui, que Malraux avait eu l’intuition, dans cette aventure qui ne manquait pas de romantisme, de l’apport de la prospection aérienne à l’archéologie traditionnelle. Aventurier lui aussi dans ses recherches, Walter se mit alors à rassembler une documentation aussi impressionnante qu’inédite sur les relevés de sites archéologiques qu’avait permis la photographie aérienne et il livra avec son André Malraux à la recherche du royaume de Saba (2014) une enquête détaillée sur les circonstances dans lesquelles se déroula «l’ aventure arabe » de Malraux, enquête qui avait souvent l’agrément d’un récit de fiction (ce qui autorisa l’éditeur à donner de l’ouvrage une couverture et une présentation qui n’eurent pas les faveurs de l’auteur, resté soucieux de voir et de savoir ― son livre figurer dans les bibliographies universitaires).

Déjà fatigué et gagné inexorablement par la cécité, Walter ne vint pas à Paris pour le lancement de cette ultime publication. Depuis les bureaux de l’éditeur où s’étaient réunis amis et « complices », nous l’appelâmes au téléphone pour lui renouveler cependant notre estime et notre affection. Je crois que notre appel le toucha. Nous savions, lui et nous, sans avoir à le manifester bien sûr, que nous ne nous reverrions sans doute plus.

Peu de temps après, je reçus par voie postale la traduction française de son livre avec une longue dédicace qu’il avait tenu à écrire à la main et qui me bouleversa. C’était un adieu mais ce qu’il écrivait de l’amitié qui était la nôtre, je le reçus comme un viatique et je le relis aujourd’hui cherchant des ces ultimes mots une vaine consolation.

Jean-René Bourrel, Vice-président des AIAM

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Que dire après l’hommage de Jean-René Bourrel, aussi exhaustif que fraternel ?

Je n’ai pas eu la chance de connaître Walter Langlois (rendez-vous manqué : j’étais présente au second colloque de Cerisy !). Qu’il me soit permis cependant de m’associer à la tristesse de ses proches et de ses amis.

Walter Langlois, c’est d’abord pour moi l’image d’un jeune homme dans le Salon bleu de Verrières, un être plein de passion et de curiosité, une vivacité d’esprit empreinte d’humanité.

C’est aussi celui qui m’a emportée sur les traces de la Reine de Saba dont j’avais tant rêvé, dans des tourbillons de sable et d’imaginaire, un chercheur rigoureux, qui fait tomber les mythes tout en donnant la mesure de la réalité.

Et peut-être de manière plus cruciale, c’est le grand initiateur de la Revue des lettres modernes, d’abord seul puis accompagné de Christiane Moatti. Quelle force avaient ces premiers numéros : je pense au quatrième sur l’art, que je reprends souvent.

Cette année, Jean-Claude Larrat nous a quittés : ainsi se referme cette expérience de recherche et d’écriture que fut cette revue publiée par Minard, entre le pionnier que fut Walter et le dernier pilier que fut Jean-Claude. L’aventure en valait la peine…

Évelyne Lantonnet

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WALTER GORDON LANGLOIS (1925-2020)

   Notre ami américain Walter Gordon Langlois a été un des pionniers des études consacrées à André Malraux, pour lequel il avait une grande dévotion et qu’il ne rencontra qu’en 1967. Il avait 42 ans.  Son œuvre lui fut révélée par le professeur Henri Peyre, professeur à l’Université de Yale. Dès 1969, il fonda la collection des « Mélanges Malraux Miscellany », qu’il dirigea jusqu’en 1983. On pouvait y trouver des textes de Malraux difficiles d’accès ou inconnus. C‘était l’ancêtre de la série « Malraux », proposée par Michel Minard, que Langlois dirigea à ses débuts.

   Soldat sur le sol français, depuis 1943, il participa à la guerre européenne. A la suite de quoi, il obtint du gouvernement français de pouvoir rester neuf mois à Paris. Il en profita pour suivre à la Sorbonne les cours de Daniel Mornet.

  Son père, ébéniste de talent, lui avait donné le goût du travail bien fait, de la rigueur et de la précision –et de ne pas être dupe.

   Professeur de littérature à l’Université du Kentucky, puis du Wyoming, son domaine était celui de l’histoire littéraire, non de la critique littéraire. Très éloigné délibérément des recherches modernes sur la littérature, il s’est intéressé aux travaux de Jean-Louis Jeannelle sur la génétique des textes, que je lui avais fait découvrir.

   L’homme était généreux, cordial et plein d’humour. Les lettres, qu’il m’adressait, se terminaient souvent par « Votre vieil oncle d’Amérique ». (Notre correspondance avait débuté en 1969). Il me fit de magnifiques cadeaux, dont une édition des inédits de Laforgue rassemblés par Malraux avec une dédicace de René-Louis Doyon à Malraux ! Bien d’autres choses. Je lui avais trouvé le n° 38 du « Gnome-Rhône Journal », où se trouve le texte de Malraux « L’Homme et le moteur », qu’il cherchait désespérément.

  Ses deux livres principaux L’aventure indochinoise et À la Recherche du royaume de Saba restent des modèles du genre. (Il m’a été donné de collaborer modestement à ce dernier livre. Sa vue baissait et il lui était devenu difficile de déchiffrer le texte manuscrit de Malraux, intitulé « Notes d’avion », d’autant qu’il n’en possédait qu’une photocopie.) Son grand regret a été de ne pas avoir écrit un ouvrage sur la guerre d’Espagne.  Un certain nombre d’articles publiés en revue laissent entrevoir ce qui aurait pu être. Il a eu aussi, au cours de divers colloques,  l’occasion de faire de précieuses communications sur Malraux éditeur. Son goût du témoignage oral l’a amené à rencontrer à diverses reprises René-Louis Doyon, Georges Gabory, Madeleine Malraux. (La rencontre avec Clara fut désastreuse. Il en avait gardé un souvenir amer.)

  On se souvient de sa participation à la série proposée par Maeght des « Métamorphoses du regard », où il interroge Malraux, en compagnie de Pierre Dumayet. C’était en 1973, il avait 48 ans.

  Grand collectionneur, Walter Langlois avait réuni, petit à petit, avec sa femme Sheila Wood-Langlois et Elisabeth Ford-Wood, des pièces assez impressionnantes, dont le manuscrit d’une première version de « La Voie Royale », beaucoup de lettres, des documents de Malraux ou sur Malraux. Il eut l’occasion de présenter sa collection les 10 et 11 mars 1978 à la Hofstra University d’Hempstead (New York 11550),  à l’occasion d’un colloque intitulé  « International conference on the life and work of André Malraux ».

  En 1984, sous le titre « Via Malraux » David Bevan avait rassemblé dans cet ouvrage un choix des contributions les plus significatives de Langlois sur Malraux.

  Plus récemment, il eut la gentillesse de me faire part de son enthousiasme à l’occasion de la publication des Dits et Écrits d’André Malraux, réalisés avec Jacques Chanussot.

  Par ailleurs, Walter Langlois avait aussi d’autres centres d’intérêt, notamment les imprimeurs lyonnais du XVIe siècle. J’ai eu l’occasion, lors de l’un de ses voyages à Lyon de lui faire visiter le quartier des Cordeliers, qui gardent les souvenirs   de Sébastien Gryphe et de Jean de Tournes, qui travaillaient avec Maurice Scève, Pernette du Guillet et Louise Labé, la Belle Cordière. Il s’intéressait aussi aux manuscrits enluminés et à la civilisation du Japon, où il eut l’occasion de séjourner, comme professeur invité à l’Université d’Osaka.

  Claude TRAVI

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Walter G.  Langlois, un homme généreux et un admirable  initiateur ! 

Dans les  années 80,  j’avais  commencé   à  m’intéresser  aux  grands essais esthétiques  d’André Malraux, à  savoir Le Musée imaginaireLes Voix du silence et La Métamorphose des dieux.  L’une   des phrases-clés,  qui annonçait   l’approche  magistrale que l’auteur  allait mettre   en oeuvre dans sa future méditation  sur l’art,  avait  alors retenu mon attention, c’était:   » Nous ne pouvons sentir que   par comparaison. »Cette formule  inaugurale courait dans beaucoup  d’ouvrages de critique littéraire,  qui se limitaient à  renvoyer  au premier article de critique d’art que Malraux avait écrit à vingt ans,  « La  peinture de Galanis »,  paru en 1922, dans  le catalogue de l’exposition Galanis, à la  Galerie de la Licorne.  J’aurais tant  aimé lire  cet article que je soupçonnais  d’être d’une richesse inouïe pour ma recherche,  mais  je  n’en trouvais  la trace nulle part, ni à Tunis, ni à Paris.    

Je  pris  alors contact   avec Walter G. Langlois, professeur à l’Université du Kentucky puis du Wyoming (USA),    et qui dirigeait  aussi à Paris,  la série Malraux, dans la Revue des lettres modernes, publiée par Michel Minard.   Deux ou trois mois après,  je reçus  une  lettre  de Walter G. Langlois qui  s’excusait  pour le retard  –  il était alors au Japon, si mes souvenirs sont bons-  et où il m’expliquait  qu’il  avait réédité tous ces textes  dispersés dans  les premiers numéros de la revue bi-annuelle Mélanges  Malraux Miscellany qu’il avait  fondée, en 1960, à l’Université du Kentucky.  Comme  je manifestais beaucoup d’intérêt  pour cette revue, il  donna des  recommandations pour que tous  les numéros  me soient  envoyés à Tunis.   Ces précieux numéros- que je garde précieusement dans ma bibliothèque comme des reliques –   m’apportaient    une  moisson inestimable d’informations sur les relations du  jeune Malraux  avec des  peintres et  des écrivains qu’il avais fréquentés à Montmartre  comme   Démétrios Galanis, Elie Lascaux,   Georges Gabory, Marcel Arland ou  Max Jacob.  Jointe  aux  articles de Walter G. Langlois sur  Malraux éditeur d’art,  et à  sa monumentale étude consacrée à  L’aventure indochinoise d’André Malraux (1967), cette riche documentation me confirma dans  mon  intuition  que chez  Malraux,  la  passion de l’art  et  la  méditation  sur  l’acte  créateur sont  la  source première  à laquelle il a  puisé  toutes  ses  œuvres,  y compris, celles qui paraissaient tant  devoir à  l’histoire tumultueuse du XXe siècle.

Je  dois aussi ajouter que la tournure d’esprit qui était celle  Walter G. Langlois  – très anglo-saxonne, avec son orientation  empirique  et volontiers  historiciste –  et  qui  s’était manifestée  d’abord dans L’Aventure indochinoise d’André Malraux  et que   son dernier ouvrage  André Malraux / A la recherche du  Royaume de Saba  (2014),  a  confirmée ensuite,  allait  avoir une certaine influence sur mes   travaux futurs. Sous son influence,  conjuguée  sans  doute à celle de Jean Starobinski – un autre grand Maître -,  je me détournais   alors des recherches qui soumettaient  le texte à la tyrannie d’une approche extérieure  pseudo-scientifique,  et je me mis à accorder plus  d’importance  au contexte,  aux faits,  au  document original – lettres, annotations, déclarations -,  aux  témoignages divergents  ou concordants. Ceci explique  dans  une large mesure mes contacts assidus avec tant de témoins et de chercheurs passionnés par  la vie et l’oeuvre  de Malraux,  comme  Antoine Terrasse, Claude Travi, Dom Angelico   Surchamp,  François  et Michaël  de Saint-Chéron….. Tout cela, je le devais en partie  à  Walter Langlois  qui  m’a appris  à  me méfier  de l’interprétation hâtive et  à lui  préférer la  confrontation des faits et l’analyse  du  texte  littéraire  en tant qu’opération  de  « transformation du réel ».  Ce faisant,  Walter G. Langlois s’inscrivait lui-même  dans  la voie royale ouverte  par  Malraux    qui  expliquait   dans  Les Voix du silence  que  « La  biographie d’un artiste, c’est  l’histoire de sa faculté transformatrice. »

Je  me souviens que Walter Langlois  m’avait félicité un jour   quand  je lui  avais  appris que j’avais  travaillé,  sur  la recommandation  de Christiane Moatti,  sur la « Bibliothèque esthétique et philosophique » de   Malraux  déposée au  Centre Georges Pompidou  et que j’ y avais  trouvé   beaucoup  de livres annotés de la main de  l’auteur, annotations précieuses que je me fis  un devoir de recopier.  De  même  qu’il  fut beaucoup intéressé par  les informations que j’avais glanées au cours  de l’étude des manuscrits  de La  Métamorphose des dieux  et notamment les avant-textes de  l’Introduction générale où  Malraux  se  référait explicitement  à Oswald Spengler dont  il possédait Le  Déclin de  l’Occident,  à Emile  Mâle et  Henri  Focillon. 
Walter G. Langlois estimait avec raison  que  toute recherche devait être précédée d’une  enquête rigoureuse,  avant de se  hasarder  à  fournir  la  moindre explication ou à proposer la moindre  interprétation.   Et c’est  cette entreprise d’investigation qu’il avait appelée  l’histoire de la littérature.   Je salue  en lui un homme  profondément généreux et  un formidable initiateur  aux études malruciennes. 
Que Walter G. Langlois  repose en paix.   Ses livres, comme de fidèles compagnons,  veillent sur lui. 

Moncef Khémiri

Auteur d’ André Malraux, écrivain d’art.
Editeur de la Métamorphose des dieux,  en Pléiade. 
Ancien administrateur  des AIAM

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« C’est avec une infinie tristesse que j’apprends le décès redouté de Walter Langlois, dont nous connaissions la santé déclinante.
Avec quelques autres, j’ai eu l’immense chance de rencontrer Walter Langlois lors du premier colloque Malraux à Cerisy-la-Salle, organisé en juillet 1988  par Christiane Moatti et David Bevan. Je joins une des photos prises à cette occasion.
Pour tous ceux qui se sont intéressés à  « L’aventure indochinoise » d’André Malraux (son livre paru en 1967) , Langlois fut un pionnier, un précurseur. Il fut le premier à dépouiller la collection de « L’Indochine » et de « L’Indochine enchaînée« . Le premier à fournir de nombreuses précisions sur l’épisode du larcin de Banteay Srey – dont on sait aujourd’hui qu’il n’avait rien d’illégal. Le premier, à donner les caractéristiques historiques sur « L’affaire Bardez », cet épisode noir du colonialisme français dont Malraux, témoin de la partialité d’une justice coloniale dont il avait lui-même été victime, a rempli les colonnes de « L’Indochine enchaînée« . Après cette parodie de procès, Malraux cessa définitivement de croire à la possibilité d’octroyer l’égalité des droits entre Français et colonisés.

Le livre de Walter Langlois est resté de longues années incontournable – et il le demeure à mains égards. Malraux, dans une lettre du 23 septembre 1964 à Langlois, a d’ailleurs reconnu l’importance décisive de l’épisode indochinois dans son engagement politique. Ce que Clara confirma dans ses mémoires.
Lorsque j’ai entrepris d’écrire mon livre sur cette période fondatrice de la vie de Malraux, Walter Langlois, ce grand savant des lettres françaises, cet universitaire empreint d’une immense modestie, m’a prodigué les plus chaleureux encouragements. Cet intellectuel authentique appuyait toute initiative de nature à prolonger et compléter son propre travail.

Walter Langlois demeure à jamais un modèle de rigueur dans l’infatigable curiosité qui doit être celle du chercheur dans le domaine des Lettres.
Nous ne l’oublierons pas. »

Raoul Marc Jennar. Auteur de « Comment Malraux est devenu Malraux » (2015). Administrateur des AIAM.

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Pour beaucoup d’entre vous, mes amis, ce nom ne vous dit strictement rien, mais pour certains il est associé à jamais à André Malraux.Pour moi, il l’est, et je suis dans une grande tristesse.Walter, ce fut pour moi une découverte au travers d’une première association qui s’était constituée autour de la mémoire de Malraux, avec Henriette Colin.Pour moi, c’est d’abord un livre sur l’Aventure Indochinoise de Malraux. Ce fut ensuite un homme, d’une grande humanité, qui d’emblée me tutoya parceque, en Malraux, on ne pouvait que se tutoyer dans l’amitié.Walter, des photos certainement en témoigneront.Panthéon 1996. Avec Henriette, nous nous sommes retrouvés la veille du transfert au Panthéon dans un restaurant à Verrieres-le-Buisson. je me suis trouvéassis à côté de Walter. Quelle soirée, mes aïeux! Avec son accent  inimitable, nous avons sympathisé. Je l’avais appelé The Man from Laramie (où il enseignait dans la Wyoming)d’après le titre du western d’Anthony Mann avec James Stewart (en français L’Homme de la plaine). Et les vins aidant, il m’avait tutoyé et m’avait engagé, d’ailleurs, à mettre par écrit,mes réflexions sur Malraux.  C’était un homme d’une gentillesse extrême, d’une amabilité à l’ancienne, mais aussi d’un humour, qui nous aurait, si la nuit s’était poursuivie plus avant, réunis sur un canapé , pour terminer nos échanges.Il m’avait, quelque temps après, adressé un texte concernant l’Espagne et Malraux et me demandant de creuser, si besoin, un aspect de Malraux, aviateur.J’éprouve un profond chagrin devant le vide qu’il me laisse. Il avait ouvert une voie que Malraux lui-même avait reconnue, en le recevant à Verrières.C’était un chercheur de cœur, un professeur de cœur, une relation de cœur.Non, c’est un « malrucien de coeur », c’est, verbe au présent, à jamais.Walter, un homme selon notre cœur, selon mon cœur. Triste mais aussi combien heureux pour tout ce qu’il a apporté dans l’approche en sympathie d’André Malraux.Merci à lui, merci à toi, simplement. 

Daniel Froville

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« C’est une bien triste nouvelle, et que le virus en soit la cause… J’ai, personnellement, une immense dette envers Walter. Ma mémoire est floue et il me faudrait du temps pour me replonger dans ce passé. Sans parler de ma vue (presque aveugle) qui me ralentit beaucoup. »

Tristement. Françoise Dorenlot.

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« Il s’en est allé ! Ce 9 novembre, à plus de 95 ans, Walter Gordon Langlois nous a quittés. Nous le revoyons encore, dans la très belle série « Les métamorphoses du regard » réalisée par Clovis Prévost, interviewant André Malraux avec Pierre Dumayet dans la 2ème partie « Les maîtres de l’Irréel ». Cet entretien filmé des 13 et 14 décembre 1973 reste un « incontournable ». Walter G. Langlois avait, comme il l’a écrit lui-même, « l’obsession de Malraux ». Grand malrucien il fut, grand malrucien il restera. Nous avions, en 2014, réussi à échanger avec bonheur quelques mots avec lui, en lui téléphonant aux États-Unis depuis les bureaux des éditions Jean-Michel Place qui venaient de publier son dernier ouvrage « André Malraux – À la recherche du royaume de Saba ». Incontournables en effet sont aussi ses nombreux écrits. Qu’il s’agisse de « André Malraux, l’aventure indochinoise » publié en français en 1967, qu’il s’agisse de la « série » André Malraux » de la Revue des Lettres Modernes publiée par les éditions Minard (Classiques Garnier) dont il a dirigé seul les numéros 1 à 5, puis, avec Christiane Moatti, les numéros 6 à 10 (excepté le n° 8), qu’il s’agisse, en 1989, de sa collaboration appuyée à la publication (Bibliothèque de la Pléiade – Gallimard) des Œuvres complètes d’André Malraux, de ses communications et articles etc. Oui, Walter G. Langlois, vous serez toujours « des nôtres » ! Et puis, après une pensée particulière pour Sheila, fidèle compagne de tant de décennies, que Walter et Rebecca, leurs enfants, trouvent ici le témoignage de notre grande amitié. »

Pour les Amitiés Internationales André Malraux, Joël Haxaire. Administrateur des AIAM.

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« Ma première rencontre avec Walter Langlois passe par la Revue des Lettres Modernes : ayant trouvé à la Bibliothèque nationale un manuscrit des Conquérants, qui offrait un éclairage intéressant sur le mode d’écriture de Malraux, j’ai envoyé à Walter, dont je connaissais l’intérêt pour la génétique littéraire, mon analyse de ce document. Walter l’a publiée, puis m’a associée de plus en plus étroitement à la réalisation de la revue avant de m’en confier la responsabilité. Pendant ces années, j’ai pu apprécier sa profonde culture, sa rigueur, sa sûreté de jugement, et ce qu’on pourrait appeler son appétit de recherche – ainsi que sa convivialité. Notre amitié, en effet, ne se limitait pas au cadre professionnel ( je connaissais son fils, que j’ai hébergé quelque temps pendant ses études à Paris). Par ses qualités humaines autant que par son savoir et ses compétences littéraires, Walter Langlois aura marqué tous ceux qui l’ont connu. 

Christiane Moatti

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« J’étais et je le demeure très attaché à Walter Langlois, avec lequel durant plus de 25 ans j’entretenais des liens chaleureux et d’amitiés très fort.
Bien que devenus rares ces dernières années, nos relations sont restées solides, je lui ai récemment écris aux usa, lettre postale restée sans réponse qui n’augurait pas de bons signes…
Je l’avais, durant des années encouragé, on s’était vu à Paris, et je l’avais invité à une rencontre des « Amis de Rimbaud », que je présidais alors, et c’est là que je l’avais assuré de mon vif soutien pour que son œuvre, majeure, de parcours, presque final de son existence terrestre puisse être publiée, celle liée à Malraux et la Reine de Saba. En vain, nous avions essuyé des refus de grande maison d’édition… Et Jean-Michel Place, lui, vous, a mesuré l’importance et l’enjeu ! Formidable soulagement.
J’avais aussi avec lui, présenté une exposition sur ce thème à Paris.
Bonheur aussi d’avoir partagé avec vous à l’occasion chez JMP sortie du livre, il y a quelques années déjà. Cette douce soirée avec Walter qu’on avait réussi à joindre au téléphone.
Continuons à véhiculer ce grand Monsieur, ami francophile et d’André Malraux.

Recevez mes plus sincères pensées, et condoléances à partager. »

José-Marie BEL

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« Tribute to Professor Walter Gordon LANGLOIS – 1925–2020 By Kent Davis — Devata.org – DatAsia.us Let us honor the memory and contributions of Professor Walter Gordon LANGLOIS, age 95, who died on Nov 9, 2020 in Laramie, Wyoming where he was a longtime faculty member at the University of Wyoming. Professor Langlois is perhaps best known for his biographical works on French novelist, art theorist, and Minister of Cultural Affairs André Malraux (1901–1976). In Cambodia, however, Malraux is remembered for removing statuary from the site of the Khmer temple of Banteay Srei in 1923, his arrest by National Museum of Cambodia Director George Groslier, and the controversial trial that ensued. Langlois documented these events in his book “André Malraux: the Indochina adventure” (“André Malraux: l’aventure indochinoise”) that appeared in 31 editions between 1966 and 1999. In 2016, the University of Wyoming recognized Professor Langlois as an “Outstanding Former Faculty Member” for his work in the Department of Modern and Classical Language, where he began working in as a professor of French in 1974. By then he had already established his reputation with his studies of the French writer Andre Malraux: “A World War II veteran, Langlois was decorated with the Bronze Star and the Croix de Guerre. He was a Fulbright Scholar at the University of Florence (1952), a Guggenheim Fellow (1967-1968), an American Council Learned Societies Senior Fellow (1970-1971), a National Endowment Humanities Senior Fellow (1980-1981), and a visiting professor at Osaka University, Japan, (1984-1986). Langlois was a member of the Modern Language Association, American Association of Teachers of French, The Malraux Society, the Manuscript Society, and the Societe D’etude du XX Siecle. He also was director of the National Endowment of the Humanities summer sessions at UW (1984, 1988, 1989, 1990).” [See UWYO.edu source below] WorldCat credits Professor Langlois with 105 works in 286 publications, with 3,308 library holdings. A number of French language articles relating to his work are available on www.andremalraux.com. Sources: http://www.uwyo.edu/as/outstanding-awardees/2016/langlois-walter.html https://www.uwyo.edu/uw/news/2016/04/uw-college-of-arts-and-sciences-to-honoroutstanding-former-faculty-member-and-alumna.html https://www.gf.org/fellows/all-fellows/walter-g-langlois/ https://worldcat.org/identities/lccn-n50035893/ https://en.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Malraux »

Kent Davis