« Malraux et Trianon » par Charles-Louis Foulon

   Note liminaire sur le rôle de Malraux dans la restauration des Trianons :
Pour le cinquantenaire de la restauration du Grand Trianon, l’exposition « Un président chez le roi, De Gaulle à Trianon » est organisée au château de Versailles du 18 juin au 9 novembre 2016. Dans leurs présentations, les organisateurs tiennent à affirmer que la restauration se fit à l’initiative d’André Malraux. Si le président de la République avait bien salué, en son ministre d’État, « l’initiateur et le maître » des travaux (lettre du 2 mai 1966), la longue dépression du ministre consécutive à la mort de ses deux fils impose de nuancer cette affirmation. Tel est l’objet de ce texte qui permet aussi d’exonérer l’écrivain ministre des dépenses somptuaires qui furent engagées et sévèrement critiquées par la Cour des Comptes en 1969 (*) Si Sacha Guitry a affirmé que la construction de merveilles comme Versailles était une façon de mettre de l’argent de côté, les responsables républicains du Château doivent tenir compte des budgets alloués par leur ministère de tutelle et des dons de leurs généreux mécènes. Les problèmes de réameublement continuent de faire polémique et de soulever des critiques. Actuellement, le ministère estime à 2,7 millions d’euros le montant des dépenses engagées pour l’acquisition de faux meubles du XVIIIe siècle (communiqué du 11 juin 2016) alors que Béatrix Saule, directrice des musées du château de Versailles, a affirmé que, « sur la foi des plus grands experts, le château considère que ces meubles sont bons, sauf preuve contraire ». L’enquête de l’office central de répression du banditisme se poursuit actuellement après la mise en détention d’un des vendeurs de ce mobilier.

                                                   Jours de grandeur et jours de peine, André Malraux en ‘ses’ châteaux :                                                        Versailles et Trianon, La Lanterne et Marly
Trianon restauré, déjà hanté par le départ

Nos monuments sont le plus grand songe de la France (…) C’est pour cela que nous voulons les sauver ; non pour la curiosité ou l’admiration, non négligeable d’ailleurs, des touristes, mais pour l’émotion des enfants que l’on y tient par la main. (…) « Puissions-nous faire que tous les enfants de France comprennent un jour que ces pierres encore vivantes leur appartiennent à la condition de les aimer ! Puissions-nous ensevelir un jour, à côté de la statue de Mansart ou de celle de Louis XIV, l’un des maçons inconnus qui construisirent Versailles et graver sur sa tombe, grâce à la loi que nous vous demandons de voter aujourd’hui : Á Versailles, bâti pour le roi, conquis par le peuple, sauvé par la nation ». La belle éloquence d’André Malraux emporta l’adhésion de l’Assemblée nationale qui vota la loi de programme du 31 juillet 1962. Ce texte garantissait le déblocage de 180 500 000 francs de crédits supplémentaires pour assurer la restauration de grands monuments historiques.

Dans ces sept merveilles, la cathédrale de Reims voisinait avec l’institution des Invalides et cinq châteaux : Chambord, Fontainebleau, Le Louvre, Versailles-Trianon et Vincennes. Si Charles de Gaulle avait déjà conclu à l’impossibilité de s’installer à Vincennes, son ami génial entendait bien que soit inscrit au crédit du pouvoir gaulliste la sauvegarde du plus illustre patrimoine français, « assumé par le peuple de France à travers ses élus ». Déjà, un décret du 13 février 1961 avait prévu le réameublement du château de Versailles. Et, à partir de l’été 1962, le ministre allait se sentir plus concerné par tout le domaine des châteaux de Versailles et Trianon puisque qu’il s’installa, pour sept ans, dans la résidence de La Lanterne. Réservé traditionnellement aux présidents du Conseil et premiers ministre successifs, elle lui fut concédée par Georges Pompidou qui, devenu Premier ministre depuis avril 1962, préféra continuer à jouir de La maison blanche, sa propriété d’Orvilliers en Seine-et-Oise, presque aussi proche de Paris.

Les fastes versaillais ou élyséens n’ont pas ébloui Malraux. Cinq ans s’étaient à peine écoulés que les lecteurs des Antimémoires purent lire des phrases abyssales : « Jamais, aux jours éclatants, je n’ai assisté à un dîner à l’Élysée, dans le salon d’Honneur surdoré comme les palaces du siècle dernier, sans voir ce dîner partir vers le néant, avec ses deux cent cinquante couverts, ses musiciens sous la tapisserie d’après l’Héliodore de Raphaël, sa musique de Mozart et son cortège de fin des Habsbourg. Krouchtchev, Nehru et Kennedy dans la galerie des glaces de Versailles et Trianon restauré, déjà hanté par le départ ». Des minutes surréalistes du printemps 1961 expliquent ces visions. C’est le lendemain de l’ensevelissement de ses deux fils que le ministre d’État chargé des affaires culturelles tint à assister au dîner donné en l’honneur du roi et de la reine des Belges. Cinq jours après, en habit et arborant ses décorations, il accueillait à Versailles le président et Madame de Gaulle puis le couple Kennedy et, pensant aux deux cercueils descendus peu avant dans la terre de Charonne, il avait sans doute le sentiment du dérisoire.

L’écrivain-ministre considérait que la nouvelle civilisation ressemblait aux appartements déjà vides où l’on attendait les derniers déménageurs. Une vingtaine d’années avant de vivre à Versailles,  André Malraux avait écrit : « rien mieux que mille vestiges convergeant vers les dieux morts, ne nous contraint à voir appareiller pour le néant les grands décors historiques – et le nôtre ». Lui qui rêvait du prophète qui viendrait crier qu’il n’y a pas de néant a toutefois voulu utiliser des aménageurs pour les décors de sa vie privée. Le petit château qui lui est prêté bénéficie de pièces qu’éclairent des fenêtres donnant sur les deux façades principales. Il y arrive quelques mois après que sa résidence de Boulogne ait été la cible d’un attentat de l’OAS et à peine plus d’un an après la mort de ses deux fils. Le ministre entend maîtriser son décor et se meuble grâce aux réserves du Mobilier national et des musées. Il se fait installer une des grandes Savonneries tissées pour le Louvre  mais veille àmélanger du mobilier d’époque et celui créé par un artiste de sa jeunesse. Son grand salon est de style 1925 avec un ensemble mobilier tissé à la manufacture nationale de Beauvais d’après des cartons dessinés par Raoul Dufy : sur chaque fauteuil et chaque chaise, un  monument parisien est représenté et l’ensemble des édifices se retrouve sur un paravent qui parachève ce décor fort éloigné du style de La Lanterne. Le reste des meubles et des objets de décoration  est plus traditionnel, à l’exemple du lit que retient le ministre, un étroit lit Louis XVI au ton gris pompadour.

Dans ce chez-lui provisoire, comme dans ses livres d’art, André Malraux confronte les époques et les artistes. Faisant signaler par sa secrétaire que les chaises beige de Trianon actuellement en place ne lui conviennent pas, il demande qu’on lui prépare, pour sa salle à manger, des chaises d’étoffe rose. S’il s’inquiète des délais de restauration pour une commode et un clavecin, il commence à tenir son épouse pianiste pour quantité négligeable. Pour elle et son fils Alain, cet intérêt à décorer La Lanterne semble devenir d’un jour à l’autre une sorte de manie compensatoire, une façon pour André de se distraire de réflexions qui lui étaient insupportables. Il est si fier de ses aménagements qu’il rêve de devenir l’hôte du Général après l’opération de la prostate que subit le président le 17 avril 1964. Mais Charles de Gaulle décline l’offre dans une lettre du 10 mai : « Vous êtes bon de m’avoir offert La Lanterne comme refuge après la secousse. A vous et à Mme Malraux nous en sommes, ma femme et moi, très reconnaissants. Mais la pente est tracée. Nous irons, mercredi prochain, passer deux semaines dans notre maison, celle où je trouve, par périodes, l’illusion de commencer une vie nouvelle ! ».

Si le général n’a pas voulu venir se reposer chez les Malraux, il a décidé, deux ans après, que le pavillon de chasse de Marly servirait d’abri à son ministre. C’est la dégradation de la santé de son ami qui a motivé la sollicitude présidentielle. C’est la sagesse du docteur Bertagna qui a fait choisir ce lieu discret comme lieu où confiner le ministre malade. En 1965, Françoise Sagan pensait peut-être au père de sa meilleure amie, Florence Malraux, en écrivant : « On ne peut consoler personne d’être né et d’avoir à mourir ». Le mois de mai 1965, quatrième anniversaire de la mort de Gauthier et Vincent, avait été une période difficile dont son entourage crut le sortir par une croisière vers l’Asie. Mais le plus proche compagnon du ministre, Albert Beuret, l’ entendit dire : « je ne peux plus supporter de vivre ». Sa charge de président de la République ne détournait pas le général de Gaulle d’entourer de sa sollicitude celui dont il allait saluer, dans ses Mémoires d’espoir, les fulgurants jugements. Le 8 janvier 1966, il avait dicté à son intention une lettre très chaleureuse : « Mon cher ami, Que le vent souffle plus ou moins fort, que les vagues soient plus ou moins hautes, je vous vois comme un compagnon à la fois merveilleux et fidèle à bord du navire où le destin nous a embarqués tous les deux. C’est vous dire de quel cœur je forme des vœux de nouvel an à votre intention. Acceptez-les, mon cher ami, avec mes sentiments bien fidèlement dévoués ».

Les vagues de la dépression furent de plus en plus hautes. Avant de devenir le plus illustre patient de Louis Bertagna, le ministre put cependant encore se déplacer, début avril 1966, pour inaugurer un festival à Dakar et voyager en Casamance. Il crut pouvoir continuer ses activités officielles ; il envisageait encore, le 29 avril, d’aller prochainement en Israël. Mais, arrivant en dernière ligne, le docteur Bertagna décida la mise à l’isolement d’André Malraux. En effet, dans les dépressions endogènes et chez les mélancoliques, les risques de suicide sont importants : « la levée des inhibitions ou de l’indécision précède la disparition du pessimisme fondamental ». 

Quand la grande tempête se lève, le 2 mai 1966, alors que Charles de Gaulle le félicite pour les travaux de Trianon, c’est pour son président bien-aimé que le ministre griffonne un billet : « Mon général, Je vous suis bien reconnaissant d’avoir eu l’attention de me prêter Marly pour quelques semaines. Marly qui me permettra d’échapper à la clinique ». André Malraux ajoute in extremis « qui me permettra SANS DOUTE d’échapper à la clinique ». Dans l’ancien domaine qui faisait rêver les courtisans de Louis XIV, pendant tout le mois de mai 1966, tandis que des gardes républicains veillent à la tranquillité du site, quelques articles évoquent un ministre en cure de sommeil tandis que son cabinet dément son éventuel départ du gouvernement. Une cuisinière et un agent du Mobilier national constituent l’équipe technique de ce séjour de repos. La personne qui sert de maître d’hôtel prend son service à huit heures en apportant le journal et des croissants ; il remarque que le ministre lit et écrit beaucoup.  Roger Barrier fait le marché au centre de Marly avec la cuisinière et sert le déjeuner, en veste blanche, dans la salle à manger du pavillon. Avant de quitter son service, à 18 heures, il dresse la table du dîner et raccompagne le directeur du cabinet, seul visiteur autorisé à l’exception des médecins.

Après quinze jours de traitement où Malraux tue le temps en lisant des romans policiers, le ministre peut se remettre à écrire et le docteur Bertagna recevra un exemplaire dédicacé de chaque nouvel ouvrage, portant au crédit de ses traitements la fécondité renouvelée de l’écrivain. Avant son traitement, l’état dépressif du ministre lui a sans doute fait subir, outre des tentations de suicide, une atteinte de son moral, de son fonctionnement intellectuel et de son dynamisme physique. C’est la raison pour laquelle, à propos de la restauration des Trianons, on doit se poser des questions sur son implication véritable dans le chantier. Dès le début des années 60, le ministre avait bien souhaité répondre au souci du président de la République : disposer d’un cadre prestigieux pour recevoir les hôtes étrangers de la France. La presse a cru à son rôle au point que Le Canard Enchaîné a brocardé les milliards profusément répandus sous la dictature du surintendant Malrot. Mais l’article est sorti au début du mois de mai 1966, c’est à dire au moment où le ministre était quasiment interné. Dans les décisions initiales de rénovation de Trianon, le ministre d’État fut assurément partie prenante. Mais on ne doit pas oublier l’implication personnelle de Michel Debré et le témoignage qu’il m’avait confié : « C’est moi qui arrêtais le budget, fixais le niveau des lois-programmes. Malraux ne s’y intéressait pas ». Il y a trente ans, ces affirmations péremptoires de Michel Debré choquèrent au point que l’ancien Premier ministre tint à les nuancer : « Je n’ai jamais dit que Malraux fut un mauvais ministre. Je me suis borné à dire que ses qualités d’administrateur étaient moins nettes dans mon souvenir que son génie littéraire ». S’il est certain que la défense du Patrimoine fut un souci partagé entre Matignon et la rue de Valois, Malraux et son cabinet ignoraient sans doute la pensée profonde de Michel Debré ; il ne l’exprima d’ailleurs publiquement que bien des années plus tard : « Je ne vois guère que la protection du patrimoine et son enrichissement qui puisse être (…) une obligation de l’autorité ».

Fort du soutien du président de la République, André Malraux a su cependant se projeter en termes de Destin. Et il faut porter à son crédit, non seulement des mots d’humour farfelu – « les fleurs de lys dans les coins : c’est assez joli, ça vaut bien un escargot » – mais aussi ces fortes paroles : « Nous autres, pauvres républicains, nous avons refait le palais des rois comme la monarchie n’avait pas pu le faire ». Ces phrases n’effacent cependant pas des réflexions de Max Querrien qui fut directeur de l’Architecture au ministère de 1963 à 1968. Il déplora que l’entourage du ministre, en isolant son patron, ait conduit le ministère, « avec ses gènes hétéroclites et sa constitution fragile (… à perdre la santé pour devenir) le lieu maudit d’un psychisme déréglé ». Il ajoutait « Un ministère sans ministre, alors que tout le monde croit qu’il y en a un, et que de surcroît il s’appelle Malraux, ce peut être la source des pires malentendus ».

Si l’état de santé du ministre a privé chacun, à son rang de responsabilité, de l’entendre exprimer, avec son autorité, ses orientations et ses choix d’où des retards et des occasions manquées. Mais il a probablement mieux valu que les services et personnes habilitées œuvrent à la résurrection de Trianon dans le respect de ces lieux. On doit, pour l’Histoire, retenir les termes du courrier signé par le Général le 2 mai 1966 : « Ce qui a été réalisé au Grand Trianon m’a paru être, à tous égards, une magnifique réussite. Je tiens à vous en faire compliment à vous d’abord qui en avez été l’initiateur et le maître ». Mais si les mots du président de la République intronisent Malraux comme décideur fondamental des restaurations et rénovations des Trianons, son message se poursuit qui indique les vrais responsables du chantier. Il est demandé au ministre que l’architecte en chef Marc Saltet, le conservateur du château Gérald Van der Kemp et le conservateur général du Mobilier national reçoivent le témoignage présidentiel de satisfaction. Il leur est accordé pour avoir, avec un sens artistique, un goût et une ingéniosité extrêmes, mené ce travail littéralement à la perfection.

Quoique critique, Max Querrien a su écrire que, si la charge ministérielle de Malraux fut le gros caprice que s’est offert le Général, ce fut un caprice fondateur et diablement vécu, le ministre ayant projeté l’appétit de culture sur toute la population française. Parce qu’il a su prolonger la mobilisation des énergies déjà impulsée, dans les années 50, par le secrétaire d’Etat Cornu, parce que les crédits indispensables ont été dégagé, il est naturel de dire que, si la République reste bien chez elle à Versailles comme à Trianon, Malraux et ses équipes y ont remarquablement contribué.

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