Robert S. Thornberry
« L’déologie et le récit pragmatique :
L’Espoir revisité »
[Traduction : Brian Thompson]
avec l’aimable autorisation de M. Robert Lewis,
rédacteur- en-chef du North Dakota Quaterly où cet
essai a d’abord paru en anglais. |
« Les passions que soulève le romancier se
trouvent liées bien moins à la valeur artistique de son
œuvre qu’à la violence des sentiments qu’il met
en jeu, volontairement ou à son insu » (André Malraux,
1929, à propos des Conquérants)
« je ne connais pas, en réalité, de
pamphlet plus dur contre la cause de la révolution » (Robert
Brasillach, recension de L‘Espoir publiée dans L’Action
française, 1938)
« L’Art et la propagande ne sont jamais tout
à fait séparables, et [...]des jugements censés être
purement esthétiques sont toujours corrompus dans une certaine
mesure par des a priori moraux, politiques ou religieuses [ ...] A des
moments de crise [...], ces a priori sous-jacents remontent plus près
de la surface de la conscience. » (George Orwell, The Listener,
5 juin 1941)
« Je veux savoir ce que je pense. »(Alvear,
dans L’Espoir)
« On doit admettre qu’aucun lecteur d’aujourd’hui
ne lira [...] L’Espoir avec les émotions d’un lecteur
en 1937. » (Susan Suleiman, 1983)
Il serait très difficile de prétendre qu’en
publiant L’Espoir vers la fin de l’année 1937, alors
que le dénouement de la guerre d’Espagne était encore
incertain, André Malraux n’ait pas voulu modifier d’une
certaine façon quelques perceptions fondamentales de cette guerre,
très en vue alors dans la presse démocratique, et, en même
temps, dissiper certains malentendus quant aux enjeux de la lutte. Sous
cet aspect limité , il y a continuité indiscutable entre,
d’une part, la composition de L’Espoir et son propre engagement
imaginatif en tant que chef de l’Armée de l’air internationale
luttant du côté républicain et d’autre part,
entre sa tournée de six semaines de conférences aux Etats-Unis
et au canada au printemps 1937, et la réalisation de Sierra de
Teruel, son seul film, en 1938-39. Comme Max Aub l’a fait remarquer
dans sa préface à la version espagnole du scénario
(1968,8), Sierra de Teruel était censé fournir une répartie
pro-républicaine à la couverture médiatique de la
guerre aux Etats-Unis où le pronunciamento de franco avait été
présenté comme une croisade pour éradiquer le communisme
d’une Espagne essentiellement catholique ; et même, dans une
vision plus optimiste, persuader les puissances démocratiques d’abandonner
leur politique de non-intervention dans les affaires espagnoles.
Ainsi, du strict point de vue de l’histoire littéraire, la
composition de L’Espoir prolongée par la réalisation
de Sierra de Teruel constitue un cas assez peu fréquent de consubstantialité
dans la mesure où elles mettent en scène les mêmes
événements. Comme le fait remarquer Claude Pichois : «
L’Espoir représente la cas limite d’un livre écrit
par un homme d’action alors que cette action, à laquelle
il vient de participer, n’est pas terminée (Pichois,16).
Le roman et le film ont été produits afin d’élucider,
défendre et justifier une position politique particulière.
Dans la mesure où il est possible de réduire les délibérations
politiques compliquées de L’Espoir à deux phrases
simples , on pourrait résumer l’argument central de Malraux
de la manière suivante : l’effusion spontanée d’enthousiasme
qui a caractérisé les premières semaines du conflit,
« l’illusion lyrique », fut par définition de
courte durée ; et, à moins que cet enthousiasme pût
être transmué en stratégie militaire, « l’organisation
de l’Apocalypse », les chances d’une victoire républicaine
resteraient maigres, pour ne pas dire inexistantes. Deuxièmement,
comme les communistes formaient le groupe le plus discipliné du
côté républicain, et que l’URSS était
à la fois en train d’organiser les Brigades internationales
et d’envoyer des armes et des munitions au gouvernement de Madrid,
on considérait les Soviétiques les plus aptes à faire
fusionner les divers partis et groupes loyalistes en une seule force unifiée
capable de remporter la victoire.
L’Espoir est ainsi un texte qui proclame de façon
répétée une thèse qui est articulée
avec force par maints personnages différents. Comme le note Claude
Duchet : « Nous avons ici un romancier qui n’essaie jamais
de cacher ses préférences personnelles, son projet militant,
ni le caractère évidemment circonstanciel de son œuvre.
Il ne peut éluder ni les données factuelles ni la transposition
nécessaire des idéologies remuées par la conjoncture,
et traitées, pour ainsi dire dans le feu de l’action »
(Duchet, 156). C’est cette dimension pragmatique de la narration
de Malraux que je voudrais isoler ici et le défendre des accusations
de propagande souvent hâtives et mal formulées.
Malraux incluait divers matériaux dans ses conférences -
aphorismes, anecdotes, incidents, scènes entières ( par
exemple, la descente de la montagne à Teruel, que plus tard il
allait refondre et incorporer dans L’Espoir, (Thornberry, 114-126)
quand il parlait pour l ‘Espagne, à New York, Los Angeles
ou à Toronto. De même, il a publié de longs extraits
du roman qui prenait alors de l’ampleur dans le quotidien communiste,
Ce Soir, ainsi que dans Vendredi, hebdomadaire indépendant, organe
des intellectuels et écrivains antifascistes. Il a même publié
soixante pages dans le très respectable mensuel littéraire,
La Nouvelle revue Française (novembre 1937). Il n’est donc
guère étonnant que quand l’œuvre parut enfin
à Paris en décembre 1937, elle fut accueillie comme une
extension des nombreuses activités très médiatisées
de Malraux pour soutenir l’Espagne républicaine, comme une
nouvelle expression, sous une forme différente, de son engagement
sans partage à la défaite du fascisme au sud des Pyrénées,
de fait comme une sorte de roman-tract recélant ce qu’un
critique a appelé « une insidieuse intention de propagande
» (Alexandre). Evidemment, que cette soi-disant « insidieuse
« intention », fût-elle insidieuse ou salutaire, dépendait
pour une large part de l’orientation républicaine ou franquiste
des uns ou des autres ; et, parmi les antifascistes, de ce que l’on
soutenait ou bien la coalition du Front Populaire ou bien la révolution.
Etant donné le climat idéologique qui régnait à
Paris dans les premiers mois de 1938, de telles accusations n’étaient
guère surprenantes. Dans leurs recensions de L’Espoir pour
la presse quotidienne ou les mensuels littéraires, la majorité
des critiques les ont simplement examinées à travers leurs
propres lunettes politiques, que ceux-ci soient noirs, fumés ou
clairs. [U]n ouvrage de propagande communiste », fulmina André
Rousseaux dans Le Figaro ; « un livre d’inspiration communiste
», objecta Louis Gillet dans Les Nouvelles Littéraires ;
« Un roman unilatéral n’est pas un roman », postula
Gabriel Marcel dans L’Europe Nouvelle, « C’est un pamphlet.
». D’autre part, les écrivains et critiques de gauche
ou à l’occasion communistes – Nizan, par exemple –
louèrent l’originalité de L’Espoir, comparant
Malraux à Shakespeare, Stendhal, Dostoïevski ou Tolstoi et,
soulignant sa maîtrise de l’épopée, le placèrent
à l ‘égal de Homère (Thornberry, 1977, 186-187).
A l’occasion, on formula des doutes sur la véracité
d’un détail significatif, comme par exemple dans le passage
suivant tiré du quotidien pro-républicain, La Dépêche
de Toulouse, où Pierre Mille (1938) exprima des réserves
quant à la présentation par Malraux de la rébellion
franquiste comme le résultat d’un complot fasciste international,
théorie discréditée depuis par tous les historiens
:
Lorsque André Malraux, dans Espoirs [sic], nous montre en [Franco]
une sorte de candidat dictateur à la mode du Vénézuela,
il se pourrait bien qu’il n’exagère que fort peu, et
que la « couleur » fasciste de la tentative ne soit venue
que de l’Allemagne, et surtout de l’Italie qui, du reste,
selon Malraux, avait encouragé et préparé celle-ci.
Cet appui semble être venu dès le premier jour : même,
toujours selon Malraux, à qui je laisse la responsabilité
de cette affirmation, avant le premier jour.
Deux ans plus tard, John Lehman (1940, 126-127), après
avoir interprété « l’Apocalypse » de Malraux
comme « l’explosion révolutionnaire de l’espoir
qu’un nouvel avenir pourra enfin être saisi », mit en
garde contre des lectures réductionnistes du roman :
« Mais il serait inexact de donner l’impression que le livre
a une morale simple ; Malraux n’aime pas les formules faciles, et
sa pensée à la fin est sombre et complexe : la guerre semble
absorber en elle-même non seulement hommes et matériel, mais
leurs idéaux aussi, comme si ces idéaux n’avaient
jamais été que des appâts pour les attirer dans l’absolu
de la guerre.
Si on peut tirer une conclusion générale
provisoire de cet échantillon, prélevé au hasard
mais représentatif des réactions à la publication
de L’Espoir, c’est que, comme le dit A.P. Foulkes, «
la reconnaissance de la propagande peut être considérée
comme une fonction de la distance idéologique qui sépare
l’observatoire de l’acte de communication observé »
(Foulkes, 6). Cependant, ces évaluations passionnées du
roman, écrites tout de suite après sa sortie, n’étaient
pas simplement représentatives du climat idéologique qui
régnait pendant l’entre-deux-guerres, mais en même
temps elles ont établi le ton et les termes d’un débat
continu et controversé sur la dimension politique de L’Espoir,
débat qui n’est toujours pas entièrement clos.. Par
exemple, aussi récemment qu’en 1987-1988, dans un volume
spécial d’essais consacrés à Malraux et la
guerre civile espagnole, Denis Boak appelle L’Espoir un «
roman engagé avec des intentions éhontées de propagande
»(Boak,1987-88, 102). 6
Il est vrai qu’au fil des années les paramètres du
débat ont été étendus. Au début la
discussion portait principalement sur le dévouement inébranlable
de Malraux à la lutte contre Franco, que les critiques partagent
ou non la même interprétation de la guerre dans leurs articles
sur le roman. Cette situation allait changer dans les années 50
et 60. Avec la sortie des essais importants de Frohock (1952) et Goldmann
(1963), l’accent a été mis moins sur l’engagement
personnel de Malraux à la république que sur la nature spécifique
de son appartenance à l’antifascisme telle qu’elle
s’exprimait dans L’Espoir. Les interprétations passionnément
politiques et souvent carrément partisanes qui ont marqué
la réception initiale de son livre en 1938-39 furent suivies d’analyses
incisives de la nature particulière de l’antifascisme de
Malraux, ainsi que d’accusations plus fréquentes de «
stalinisme » ou de « perspective stalinienne » relevant
de la guerre froide. Rappelons-nous quand même qu’une des
premières condamnations, et parmi les plus accablantes, de la position
politique de Malraux pendant la guerre d’Espagne date de 1939, sous
la plume de Frederic Morrow dans The New International : »Ce livre
n’est pas du tout un roman, mais une sale besogne pour le G.P.U.
» (Schmigalle, 239).7
Le « projet militant » de Malraux (selon l’expression
de Duchet) est-il la preuve de ce que Goldman appelle une « perspective
stalinienne » ? Ou bien, pour poser la question différemment
: en privilégiant le besoin de défendre l’Espagne
militairement contre les empiétements du fascisme international,
en « occultant » les perturbations socio-économiques
qui avaient eu lieu dans le camp républicain en 1937, et en ignorant
la révolution agraire prônée par les anarchistes,
poumistes et trotskystes, Malraux est-il coupable de stalinisme ? dans
son excellente analyse de la question, Günther Schmigalle a habilement
argumenté que L’Espoir est sur ce plan une œuvre en
grande part contre-révolutionnaire (Schmigalle, 1980). C’est
aussi le point de vue de Jorge semprun (1979) : « Dans son alignement
politique sur les positions communistes en espagne, Malraux a censuré
tous les aspects conflictuels, moralement inacceptables, de la stratégie
du Komintern ». Je voudrais réitéré la thèse
que j’ai avancé ailleurs, utilisant une approche lexicale
pour soutenir mon argument, et proposer que l’engagement antifasciste
de Malraux, tel qu’il s’exprime dans L’Espoir , n’est
ni stalinienne ni contre-révolutionnaire, mais au contraire démocratique
et humaniste (Thornberry, 1989,79-81),et qu’il est politiquement
erroné d’assimiler une position pro-républicaine au
stalinisme. D’une part, on doit clairement distinguer entre les
impératifs de l’idéologie et les contingences de la
stratégie militaire, et d’autre part se rappeler que la défense
des valeurs démocratiques fondamentales (et universelles) de la
part de Malraux dans L’Espoir s’accompagne d’une critique
sans relâche du communisme et du parti communiste. L’équation
pro-république (ou pro-Front Populaire) = stalinien est aussi pernicieuse
que l’équation proposée par le G.P.U que Trotskyste=fasciste
(ou nazi).
Il n’est pas ici question de passer en revue la littérature
considérable parue depuis cinquante ans sur la question politique
dans L’Espoir. Il convient, par contre, de modifier les termes du
débat et de reformuler la question à la lumière des
contributions théoriques contemporaines dans le domaine de la «
fiction autoritaire » (partiale/engagée/dirigiste)
L’expression »fiction autoritaire » est empruntée
au titre d’une étude exhaustive de Susan Suleiman, qui a
contribué à une plus large acceptation du « roman
à thèse », un sous-genre traditionnellement suspect
dans les cercles académiques. Utilisant les termes « fiction
autoritaire » et « roman à thèse » de
façon descriptive plutôt que normative, Suleiman a concentré
son attention critique sur les caractéristiques formelles d’un
type de fiction –« un roman écrit sur le mode réaliste
(c’est-à-dire basé sur une esthétique de vraisemblance
et de représentation), qui se présente au lecteur comme
principalement didactique dans son intention, cherchant à démontrer
la validité d'une doctrine politique, philosophique ou religieuse"
(Suleiman, 7)8 – qui a fleuri, surtout en France, depuis l ‘époque
de l’affaire Dreyfus jusqu’à la défaite du fascisme
dans les années 40. Suleiman a démontré que des œuvres
porteuses de messages politiques extrêmement divergeants, de fait
même celles qui opèrent aux pôles opposés du
spectre idéologique (Brasillach et Nizan, par exemple), ont des
propriétés formelles communes.En se concentrant sur la théorie
générique, elle a déplacé l’attention
d’une analyse des affiliations politiques des auteurs ou oeuvres
individuels et nous a aidés à mieux comprendre la problématique
générale du « roman à thèse »
comme instance particulière de communication littéraire.
Bien que je n’aie pas l’intention de suivre une approche formaliste,
je voudrais que les idées sur la thématique esquissée
ici fassent avancer la discussion dans ce même sens.
Une bonne partie de la controverse portant sur la fiction didactique vient
de l’application du mot « propagande » à des
textes littéraires, à propos desquels, il faut bien le souligner,
les études importantes sur les caractéristiques, catégories
et conditions de la propagande ont étonnamment peu à dire
(par exemple Ellul, 1969) . Puisque le mot a des sous-entendus péjoratifs
et des connotations clairement négatives, son application à
la littérature est généralement peu utile, sinon
comme baromètre de désapprobation. Et ses origines, qui
l’associent à une église chrétienne au prosélytisme
vicieux, ne font rien pour améliorer sa situation. Cependant, les
définitions de dictionnaires spécialisés sont curieusement
assez peu controversées. A part un sens archaïque qui ne nous
concerne pas ici, la propagande est définie comme 1) la dissémination
d’idées, d’informations ou de rumeurs afin d’aider
ou de nuire à une institution, une cause ou une personne ; 2) des
doctrines, idées, arguments, faits ou allégations délibérément
diffusées par tout moyen de communication pour avancer sa propre
cause ou nuire à une cause opposée ; 3) une action ou manifestation
publique ayant l’objectif ou l’effet d’avancer ou de
faire obstacle à une cause. A première vue, il n’y
a pratiquement rien dans ces définitions qui ne puisse pas s’appliquer
à L’Espoir, ou, dans le cas de 3), à Sierra de Teruel
et au commandement par Malraux de l’Escadrille l’España.
C’est sans doute dans ce sens que W.H. Frohock, dans son étude
pionnière de « l’imagination tragique » de Malraux,
a pu utiliser le mot « propagande » de façon répétée
et sans excuses dans son chapitre intitulé « The Will to
Prove »
( La Volonté de prouver »), citation directe de la préface
au Temps du mépris (1935). Après avoir brièvement
passé en revue la conjoncture politique dans l’Europe du
milieu des années 30, Frohock affirme : « Pour un homme de
bonne volonté comme Malraux, le moment était venu de découvrir
comment rester fidèle à lui-même en tant qu’artiste
tout en écrivant – appelons la chose par son nom –
de la propagande ».(90).9Après avoir décrit Le Temps
du mépris comme un roman qui « se conformait peut-être
aux notions [de Malraux] sur la bonne façon de faire de la propagande
»,10 Frohock émet des réserves quant à L’Espoir
dans lequel, à son avis, « l’intention de l’artiste
littéraire entrait directement en conflit avec l’intention
du propagandiste » (104)11. Cette expression revient à plusieurs
reprises, avec quelques variantes stylistiques : - « C’est
ici que le conflit entre l’art et la propagande tirent dans des
sens opposés » (116)13 – et une bonne partie du chapitre
traite de la tension permanentes entre les deux forces, l’art contre
la propagande dans une œuvre littéraire – sa thèse
présente le désavantage de reposer sur une opposition binaire
qui n’est pas toujours confirmée. On pourrait argumenter
que les trois scènes qu’il examine où la « tension
permanente » est le plus en évidence (la mort de Hernandez,
la conversation entre Alvéar et Scali, la descente de la montagne
à Teruel) font plus que de contredire la thèse de la propagande
: elles démontrent que le roman n’est pas de la propagande.
Quoi que nous pensions des arguments de Frohock, ce n’est évidemment
pas la dénotation du mot propagande qui soit dénigrante,
mais plutôt ses associations quelque peu sinistres qui font inévitablement
venir à l’esprit quantité d’images plutôt
répugnantes : la mauvaise interprétation ou la volonté
de présenter de manière avilissante de ses adversaires politiques,
une vision du monde manichéenne et intransigeante basée
sur la lutte entre le bien et le mal ; la simplification abusive de questions
complexes, la présentation volontairement
Fausse du point de vue de l’autre , le recours au mensonge et la
volonté d’occulter, l’emploi délibéré
de la répétition afin de forcer la soumission intellectuelle
ou politique du lecteur par intimidation ; et un mépris implicite
de l’intelligence humaine, du libre arbitre et des droits de la
personne. De nos jours, le mot « propagande » est devenu plus
ou moins synonyme d’endoctrinement, de censure et de « contrôle
des esprits », étant donné les systèmes «
orwelliens » qui avaient leurs pendants objectifs dans les états
totalitaires des années 30, 40 et 50. C’est à cause
de ces associations négatives que nous avons tendance à
réagir violemment, voir épidermiquement, lorsqu’une
œuvre que nous admirons est présentée comme une œuvre
de propagande ; nous invoquons maints facteurs irréfutables, incompatibles
avec la propagande, comme les preuves du contraire.
Dans le cas de L’Espoir, on pourrait faire les
observations suivantes pour prouver que le roman est au-dessus ou au-delà
de la propagande : la « complexité extrême du récit
et de la structure » du roman (Duchet, 173)14, « Les contradictions
non résolues, le complexe d’interférences, ou les
traces de significations divergeantes de la norme » (Duchet, 158)15,
et son statut de « récit hybride » (Carrard, passim)
; ses qualités prophétiques ;son refus du manichéisme
;ses dialogues profonds, étendant leurs points et leurs contrepoints
sur une grande variété de questions éthiques et philosophiques
traditionnelles telle que l’antinomie entre pensée et action,
la fin et les moyens, le rôle de l’intellectuel dans le domaine
politique ; le dialogue intertextuel entre Malraux et Gide (Thornberry,
1982), Unamuno, Goya (Morot-Sir) et beaucoup d’autres écrivains
et artistes ; son statut comme « acte de recréation en concurrence
avec la vie elle-même », comme un « poème orphique
et pindarique d’espoir et un chant de victoire » (Morot-Sir,
23)16 ; son esthétique moderniste : « Comment faire de l’expérience
de l’absurde et de la fragmentation une arme politique de progrès
» (Rasson, 573) ; ses hésitations « parmi deux ou trois
lectures de l’Histoire (jacobine, bolchevique, néo-romantique)
» (Duchet, 173)17. Ou bien, d’une manière plus terre
à terre, on pourrait faire remarquer ses références
aux crimes anarchistes (« les hommes ne croient pas sans peine à
l’abjection de ceux avec qui ils combattent » [127], le meurtre
de prêtres dans les régions républicaines immédiatement
après l’insurrection de juillet (« les fameux massacres
»[162], et surtout, sa franche divulgation de nombreux obstacles
à l’unité républicaine – l’insubordination
et le manque complet de discipline dans des sections entières de
l’armée ; la croyance enracinée que les valeurs militaires
étaient fondamentalement fascistes ; l’hostilité entre
volontaires et mercenaires ; les différences irréconciliables
divisant anarchistes et communistes ; l’intransigeance de ces derniers
envers tous ceux qui n’étaient pas du parti ; la défection
des démocraties sous prétexte de non-intervention, etc.
C’est sans doute l’effet cumulatif de telles faiblesses qui
a poussé l’ami de Malraux, l’écrivain Marcel
Arland, à écrire qu’il n’y avait rien de particulièrement
« idyllique » dans son traitement des forces luttant du côté
républicain, et son adversaire, Robert Brasillach de conclure :
« Si c’est avec ça que le lieutenant-colonel Malraux,
de la Brigade España, prétend soutenir le moral de l’arrière,
nous sommes servis ». Rappelons-nous également René
Vincent qui décrit L’Espoir comme « un document terrible
contre l’idéologie qui l’inspire » (Thornberry,
1977, 189). Et ainsi de suite.
Il serait extrêmement difficile de prétendre que les arguments
que je viens de résumer peuvent être rejetés comme
autant de stratagèmes de rhétorique ou de grandioses constructions
philosophiques ou intellectuelles pour détourner l’attention
du lecteur de la thèse politique qui serait ainsi naturalisée
et légitimé.
Et pourtant, pour retourner brièvement à des questions d’étymologie,
il est clair que le mot « propagande », qui est associé
de près à l’idée de « propager »
ou « d’étendre », désigne une des propriétés
fondamentales de la plupart des formes écrites de communication,
la dissémination d’informations ou d’idées.
dans notre siècle, ce sont surtout, mais évidemment pas
uniquement, des penseurs marxistes qui ont souligné les implications
idéologiques sous-jacentes à tout écrit, et il se
peut qu’aucun écrivain français, avant Althusser,
n’ait été plus direct dans sa formulation de leur
position générale que la contemporain de Malraux, le romancier
et essayiste communiste Paul Nizan (1905 – 1940), qui écrit
en 1932 : »Toute littérature est une propagande. La propagande
bourgeoise est idéaliste, elle cache son jeu, elle dissimule les
fins qu’elle poursuit en secret : ces fins sont inavouables. La
propagande révolutionnaire sait qu’elle est propagande, elle
publie ses fins avec une franchise complète. [...]. L’art
est pour nous ce qui rend la propagande efficace, ce qui est capable d’émouvoir
les hommes dans le sens même que nous souhaitons » (Nizan,
34).
Cette affirmation paraît sans doute moins iconoclaste dans les années
90 qu’elle ne l’avait été un demi-siècle
auparavant. Dans sa formulation audacieuse de la littérature comme
propagande, elle est certainement incompatible avec la tradition humaniste
libérale. Cependant, comme plusieurs « poéticien »
contemporains l’ont fait remarquer, la définition pragmatique
de Nizan ne diffère que marginalement de la maxime d’Aristote
sur la rhétorique comme l’art de la persuasion. Todorov,
en particulier, observe dans Théories du symbole (1977) : «
La rhétorique a pour objet l’éloquence ; or, l’éloquence
se définit comme une parole efficace, qui permet d’agir sur
autrui. La rhétorique ne saisit pas le langage comme forme –
elle ne se préoccupe pas de l’énoncé en tant
que tel – mais le langage comme action [...] » (Todorov, 59.
Ce concept de la rhétorique a été, pendant de nombreux
siècles, déplacé et remplacé par un autre,
qui l’a réduite à l’ornement, au « poétique
», même au « littéraire ».
« Une parole efficace » - quel meilleur moyen de décrire
l’auteur de L’Espoir ! Ne serait-il pas possible d’arriver
à une meilleure compréhension du roman de Malraux en le
considérant comme un exemple de « parole efficace »
ou plutôt, puisqu’il ne s’agit pas ici de rhétorique
parlée mais d’une texte écrit, comme type de narration
efficace ou thématique.
Plutôt que d’effectuer un tour de passe-passe rhétorique,
et de substituer simplement un terme à un autre, nous gagnerions
énormément pour notre compréhension du problème
en abandonnant la catégorie de la littérature de propagande,
devenue inutile. Soit elle désigne des techniques d’endoctrinement
politique, soit elle est utilisée pour rejeter toute expression
d’une vision du monde jugée inacceptable. Il est rare –
cela arrive-t-il même ? – qu’elle appelle l’approbation.
On pourrait argumenter ou inférer, des échantillons des
réactions à la publication de L’Espoir de fin 1937
cités ci-dessus, que la propagande de l’un est le poème
épique de l’autre ! En tant qu’outil critique, le terme
« propagande », surtout appliqué à des œuvres
littéraires, est ambigu et prête à confusion car il
est trop chargé d’émotion. Bref, il est surdéterminé.
Par conséquent, je suggérerais qu’il n’a plus
d’utilité.
Bien sûr, tous les textes sont idéologiques, si par là
nous voulons dire, à la suite d’Althusser comme de celle
de Nizan et d’Orwell, que tous les textes, comme constructions culturelles
ou fictives liées à leur époque, sont de coomplexes
systèmes de représentation de réalités à
facettes multiples, dont beaucoup restent non dévoilées
puisqu’elles échappent au contrôle conscient de leur
créateur. L’idéologie et la propagande ne sont pourtant
pas la même chose. L’une des fonctions les plus utiles de
la critique, fonction embrassées par maintes approches méthodologiques
différentes – marxiste, socio-critique, féministe
– est de révéler comment des textes opèrent
en tant que formes de communication qui reflètent ou même
renforcent un système de valeurs, généralement identifié
comme celui du groupe ou de la classe sociale dominants.
Mais que faire dans le cas de beaucoup d’œuvres – de
Malraux, Nizan, Bourget, Sartre, même Mauriac, pour n’en nommer
que quelques uns - qui déclarent, souvent avec une simplicité
désarmante, leur message politique, moral ou religieux, et qui
proclament ouvertement leur statut idéologique. Nous sommes évidemment
toujours libres de mettre en doute, de mettre en question ou de réfuter
ce message particulier. Nous pouvons choisir de l’ignorer ou même
de l’écarter comme sans intérêt, nous pouvons
le contester ou en amoindrir l’impact, ou nous pouvons poursuivre
la recherche d’autres systèmes de représentation qui
semblent échapper au contrôle conscient de l’écrivain
(comme Goldmann l’a tenté dans Pour une sociologie du roman.)
Nous pouvons
nous efforcer de mettre au clair les pratiques discursives et les stratégies
rhétoriques qui rendent problématiques ou même contredisent
carrément les thèses avancées de façon explicite.
On peut étudier les romans de Proust, Joyce et Woolf, ainsi que
les univers fictifs des nouveaux romanciers français sous cet éclairage,
tout comme les roman de Malraux et Nizan, Bourget et sartre. Mais A la
recherche du temps perdu n’est évidemment pas une narration
orientée, ni d’ailleurs Ulysses, Mrs Dalloway ou To the Lighthouse.
L’Espoir, par contre , en est une ; mais n’est pas de la propagande.
L’Espoir est une structure narrative complexe qui décrit
les premiers mois de la guerre d’Espagne et qui crée une
version tendancieuse de ces événements. Comme le souligne
Duchet, Malraux est en train d’écrire de l’histoire
tout autant que d’écrire sur l’histoire : « le
roman est un élément constituant de l’Histoire à
travers lequel on la lit ». (Duchet, 157)18. Ce texte tire librement
et libéralement son inspiration de personnes et d’événements
du monde extérieur, est indiscutablement une œuvre militante.
Malraux fournit une critique soutenue et agressive du caractère
du fascisme et prône une stratégie spécifique pour
gagner la guerre contre les forces de Franco. De même, il met en
doute cette même stratégie ainsi que ses implications. Pour
défendre la cause qu’il a épousée, il (re)crée
de nombreux épisodes et scènes, il rassemble des faits et
des preuves documentaires, qu’il soutient par des arguments et idées
afin de persuader le lecteur de la justesse de cette même cause.
Sans intention normative, j’ai appelé la narration de L’Espoir
orientée, parce qu’un des objectifs de cette œuvre essentiellement
didactique, avec son esthétique de vraisemblance, est de valider
une série de mesures qui pourraient , une fois, appliquées,
amener la défaite des forces réunies du fascisme international.
L’engagement du roman à la défense de la république,
son « projet militant » et sa volonté de le mener à
bien, son réalisme et sa capacité à comprendre et
à intégrer le reportage et à s’approprier également
les techniques journalistiques, ne devraient pas être assimilées
à de la propagande. Celle-ci n’est pas synonyme de littérature
orientée.
Je conclus que notre capacité à apprécier la complexité
idéologique de L’Espoir serait grandement accrue si nous
apprenions à le lire comme une narration plutôt que comme
de la propagande. Bien sûr, s’il n’était question
que de changer de vocabulaire, nous ne serions sans doute pas plus avancés.
Mais je reste persuadé que le développement de ce concept
peut nous libérer du carcan de la propagande et par là ébranler
maintes idées préconçues qui obscurcissent notre
conception de la littérature inspirée par la politique.
Son application peut enrichir notre lecture non seulement de L’Espoir
, mais aussi de beaucoup d’autres œuvres de fiction «
autoritaires ».
Bibliographie
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1 « [A]rt and propaganda are never quite separable
and [...] what are supposed to be purely aesthetic judgments are always
corrupted to some extent by moral or political or religious loyalties.
[...] [I]n times of troubles [...], these underlying loyalties are pushed
nearer to the surface of consciousness ».
2 « [O]ne must admit that no reader today will read [...] L’Espoir
with the emotion of a reader of 1937 ».
3 « Here we find a novelist who never thinks of hiding his personal
preferences, his militant project, or the evidently circumstantial character
of his work. He can elude neither the factual giens nor the necessary
transposition of ideologies stirred up by the conjuncture, and treated,
so to speak, in the heat of things ».
4 « But it would be wrong to give the impression that the book has
a simple moral ; Malraux does not like easy formulas, and the thought
at the end is dark and complex, as the war seems to absorb into itself
not only men and materials but their ideals too, as if all the time those
ideals had been nothing but baits to lure them into the absolute of war
».
5 « the recognition of propaganda can be seen as a function of the
ideological distance which separates the observer from the act of communication
observed ».
6 « roman engagé, » with unashamed propaganda intentions
».
7 « This book is not a novel at all, but a piece of dirty work for
the G.P.U. »
8 « a novel written in the realistic mode (that is, based on an
aethetic of verisimilitude and representation), which signals itself to
the reader as primarily didactic in intent, seeking to demonstrate the
validity of a political, philosophical or religious doctrine ».
9 « for a man of good will like Malraux, it was also time to find
out how to remain true to himself as creative artist and yet write –
to call the thing by its name – propaganda.
10 « perhaps conformed with [Malraux’s] notions about the
proper way to make propaganda ».
11 « the intention of the literary artist would conflict directly
with the intention of the propagandist ».
12 « It is here that the clash between art and propaganda reveals
itself ».
13 « Here [...]propaganda and art pull against each other ».
14 « extreme narrative and structural complexity ».
15 « the unresolved contradictions, the complex of interferences,
or the trace of deviant meanings ».
16 » act of recreation competing with life itself » ; orphic
and Pindaric poem of hope and a song of victory ».
17 « between two or three readings of History (jacobin, Bolchevist,
neo-Romantic) ».
18 the novel is a constituent of the History through which it is read
».
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