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"ANDRE MALRAUX : DU MYTHOMANE AU POSTMODERNE"
Il y a, dans les qualités mêmes de Malraux, style flamboyant, lyrisme hautain, coup d'œil dominateur, formules tranchantes - des raisons de se méfier. Mauriac, qui pourtant l'admire et qui n'est pas le plus sévère, parle de "poudre aux yeux". Giono raconte qu'il assistait un jour, avec Gide, à une discussion étincelante entre Malraux et Drieu La Rochelle. À la fin, Giono se confie : je n'y ai rien compris ; moi non plus, lui répond Gide, mais ne vous y trompez pas, eux non plus. On se plaît à railler, même respectueusement, la hauteur de ton du personnage et de l'écrivain : comme celui qui disait ne pas oser demander à Malraux comment allez-vous... C'eût été une indiscrétion, pire, une incongruité ! J'ai moi-même vu, imprudent que j'étais de l'avoir mis à mon programme peu après soixante-huit, des sourires sur les visages, devant l'étalage de tant de vertu virile... Autre grief : ceux qui croient deviner, derrière le combattant de gauche un homme de droite.Malraux poseur, Malraux faiseur...II n'a sans doute pas plus rencontré Staline que Chateaubriand n'a rencontré Washington. Comme son illustre devancier, il procède volontiers à ce que Clara, son épouse, appelait, encore un coup de patte, des "embellissements pathétiques". Eh oui, comme le chantait Brassens, "c'est immoral, mais c'est comme ça !".Et si la mythomanie était inséparable du génie de Malraux ? J.F Lyotard, le dernier en date de ses biographes, nous le suggère en proposant de remplacer mythomanie par mythopoièse, fabrication de mythes. Si c'était elle qui l'avait mené au meilleur de lui-même? Il faudrait mettre fin à la discussion qui oppose, à ceux qui pardonnent à l'écrivain ses exagérations, ceux qui ne les lui pardonnent pas. Pourquoi cette crainte d'être dupe? N'ayons pas peur de la fumée de Malraux, comme ceux qui veulent supprimer la cigarette de son timbre postal commémoratif, qui veulent bien de Malraux, mais pas de son tabac ! Acceptons de l'écouter sans réserve, et même en prenant le risque, passez-moi la familiarité de l'expression de nous laisser "bluffer"..."Tout aventurier est né d'un mythomane". Dès les premières pages de La voie royale Malraux nous avertit. C'est celui qui prend ce qu'il raconte pour la réalité, celui qui n'a pas le sens des réalités, celui qui a tendance à confondre ce qu'il imagine et la vérité - c'est celui-là qui serait en mesure de passer à l'acte, à l'action la plus décidée, la plus risquée, celle de l'aventurier. Que l'écrivain naisse d'un mythomane, à la bonne heure ! Mythomanes, ils le sont un peu tous, : Chateaubriand, Giono... Je me souviens des lamentations d'un vieux professeur de rhétorique: "Ils mentent tous". Mais l'aventurier ? Lui qui se lance à l'assaut du monde et de ses difficultés, qui choisit d'affronter la réalité, et la réalité la plus hostile, la plus inhumaine. "Agir au lieu de rêver" telle est. dans la bouche de Claude, le jeune narrateur de La voie royale, la devise de l'aventurier. Est-elle en contradiction avec la définition première ? Non bien sûr! A condition de se dire qu'agir au lieu de rêver, ce n'est pas renoncer au rêve, c'est le poursuivre par l'action, lui donner l'existence. L'action est aux yeux de Malraux, comme la création esthétique, le prolongement du rêve, elle ne le quitte pas, au contraire. L'aventurier et l'artiste cherchent à donner forme (le maître mot malrucien) à une vision qui les habite. Le mythomane n'a pas besoin, pour passer à l'acte, de circonstances annexes, décision, courage. Malraux ne travaille pas dans l'accessoire. Pour comprendre ce passage, son naturel, son évidence, il faut avoir recours à la mythomanie seule. Et d'abord, se dire que la mythomanie est pour Malraux, beaucoup plus qu'un cas pathologique. Elle est à la racine de l'humanité, elle est le commencement de l'homme : car elle consiste moins à fuir sa réalité, qu'à vouloir se la donner. Si le mythomane ment, c'est pour essayer d'être ce qu'il veut être. Il y a là quelque chose d'héroïque, de déjà héroïque : il ne se rend pas à la réalité - au sens où l'on dit : la garde meurt mais ne se rend pas. Hommage soit rendu à la mythomanie ! Elle affirme le droit de l'homme, le droit de l'imaginaire face à la réalité. Le mythomane n'est pas un rêveur paresseux, qui laisse tout en état, qui laisse ses priorités au réel et se contente de se le représenter en son absence. Le mythomane est un lecteur corrosif, il ne rêve pas à côté, il rêve contre, pour supprimer une frontière et une hiérarchie. La réalité d'abord : voilà ce qu'il n'admet pas. Malraux l'a compris comme les surréalistes le comprirent à la même époque (Discours sur le peu de réalité). Si l'on commence par installer la réalité, la révérer, c'est le diable pour accorder à l'imagination humaine sa justification et sa valeur. Si l'ordre de la réalité est premier, pourquoi et de quel droit le quitter ?C'est cela que le mythomane remet en question. Et Malraux lui en donne le droit! Si le mythomane veut se prendre pour celui qu'il n'est pas, c'est qu'au fond de lui-même, il se sent n'être personne? Il refuse de se laisser réduire à ce que Les noyers de l'Altenburg appellent un "misérable petit tas de secrets". Comme chacun d'entre nous, il ne peut accepter de n'être que le fils de ses parents, de son pays, de n'être que son corps, que sa profession. "Fils de personne", comme le dit Montherlant, voilà ce qu'il se sent être. Claude Vannec a beau se donner une ascendance aventurière avec son père, héros de 14-18, et surtout son grand-père, le vieux Viking de Dunkerque, Perken lui rétorque: "Vous êtes plus significatif qu'eux", c'est à dire: c'est vous qui voyez en eux ce que vous êtes. Bel exemple de mythomanie des origines... En son for intérieur, face à lui-même, l'individu que je suis échappe à toute définition, à tout déterminisme: ce corps, ce sexe, cette nationalité, cette profession, tout cela est mien évidemment, mais du dehors. Pour moi, comme chacun dans sa chacunière, je suis une présence neutre, incolore, capable, comme le dit superbement Gisors, dans La condition humaine, de "prendre toutes les formes ainsi que la lumière". Elle est là, elles sont là, l'origine et la vérité de l'entreprise du mythomane. Les pédiatres et les psychologues parleraient du roman familial enfantin, une étape dans notre formation. Malraux prend les choses plus radicalement: celui qui n'est rien au départ, qu'une affirmation indifférenciée, une présence nue, il faut qu'il raconte des histoires pour faire de lui une personne, pour se donner un visage. Et le processus ne s'achèvera qu'avec sa vie.Remarquons, pour ne plus l'oublier, que la littérature est partie prenante dans l'affaire; loin d'être une simple production sociale et historique, une "superstructure", elle se dissimulerait avec la mythomanie aux origines même de l'humanité, elle l'accompagnerait dans son développement. La mythomanie, son nom l'indique, est inséparable du récit.Rêver sa vie, vivre son rêve; pourquoi passe-t-on du premier au second? Le mythomane n'est pas un paranoïaque, il ne croit pas être ce qu'il n'est pas: sinon les choses en resteraient là, et tout finirait à l'asile! Qu'il soit ce qu'il imagine, le mythomane voudrait le croire et cherche à s'en persuader. Et c'est pour s'en persuader davantage qu'il va joindre le geste à la parole- la parole qu'il se raconte. Pas de décision résolue, pas de rupture dans le passage du mythomane à l'aventurier, la logique même de la mythomanie: j'ai besoin de la réalité pour me convaincre d'être celui que je veux être. C'est pour se convaincre d'être une sorte d'Indiana Jones que Malraux s'enfonce dans la brousse indochinoise, à la recherche de temples ensevelis! Elle est là la nécessité de passer aux actes, et jamais le rêve ne se perd de vue! Si, comme le dit ailleurs Malraux, on passe de l'ordre de la rêverie à celui des formes, ce n'est pas que le récit ait une quelconque priorité, qu'il vaille mieux agir que rêver et autres sornettes, c'est que l'irréel a besoin de lui pour prendre corps. L'aventurier comprend, et Garine avant l'Oreste des Mouches, qu'il lui faut s'engager dans un acte? Comme la vision du peintre a besoin de la couleur, celle du sculpteur de la pierre, l'irréel a besoin de la réalité comme de sa matière première.Rêver, au sens malrucien, c'est donc se livrer à une véritable entreprise de subversion, renverser les priorités, forcer les frontières, braver les interdits. Même son de cloche, à la même époque, du côté du surréalisme. A. Breton dans ses Manifestes fait de l'homme un "rêveur définitif"; il proclame: "l'imaginaire est ce qui tend à devenir réel"... Mais le surréalisme veut dépasser la réalité vers une instance plus vaste, la surréalité, où les contraires se donnent la main et où les mots font l'amour: Malraux, lui, veut en disposer. C'est une affaire de rivalité entre l'homme et le monde. À qui imposera sa loi.La nécessité de l'action, elle n'est pas due à l'histoire, ses circonstances, sa pression. Plus fondamentalement, elle est due à la nécessité, déjà ressentie par le mythomane, de se tenir de soi, de naître de son rêve, en quoi consiste sans doute le meilleur et le plus inquiétant de l'homme. Etre ou ne pas être, exister ou renoncer, voilà la question. C'est elle qui communique son urgence au climat romanesque de Malraux: "Une seule vie, ne pas la perdre", se répète un de ses personnages. L'action n'est pas la sœur du rêve, comme le voulait Baudelaire, Malraux n'est pas l'homme des accommodements, elle en est le complément obligé, au moins pour celui qui, comme Claude, ne veut pas être "enseveli vivant" dans l'anonymat, qui veut exister au sens fort du terme, individuellement, comme les masses chinoises en font l'apprentissage en ces années vingt. Car l'aventure, c'est aussi un appel à la liberté. Puisqu'il ne s'agit plus de fuir la réalité mais de se la donner, on rencontre la politique sur sa route.Voilà où mène une mythomanie bien comprise, qui n'a confiance que dans l'affirmation et l'invention de soi par soi, dans une solitude orgueilleuse, par-delà le bien et le mal pour parler comme Nietzsche; nos vies et nos actions humaines n'ont dans l'univers que le sens et la valeur que nous leur accordons; qui prouvera jamais à Garine qu'il a raison de faire la révolution ? Que son succès représente un progrès de l'histoire? De cela, ce ne sera jamais que des hommes qui décident. En nous projetant dans l'irréel, l'imaginaire nous a coupés et comme expulsés de l'ordre du monde et des choses, de la nature et de ses lois. Plus de preuve, de garantie, de balise, de boussole, de confirmation, d'infirmation; pas même de statut ontologique, qui donne forme et sens à notre existence, liberté chez Sartre, Dasein chez Heidegger. Non, l'affirmation nue, l'affirmation "folle", comme l'observent Kyo et Gisors avec stupeur. C'est pourquoi il arrive aux héros de faiblir. Perken constate qu'on ne "fait jamais rien de la vie", Malraux lui-même évoque sa "vie sanglante et vaine". La solidité des entreprises humaines n'est faite que de leur conviction. En fait, le personnage malrucien semble stimulé par cette contraction apparente, il a - je cite - "le goût de l'action des hommes lié à la conscience de leur vanité". L humanité réduite à elle seule, expérience angoissante et exaltante: tête-à- tête forcé où La tentation de l'Occident voyait, dès 1926, tout à la fois le bien et le mal de l'Europe. La solitude est le prix dont se paie l'humanité. Nous la retrouverons. Et l'absurdité. Mais l'artiste ou l'homme d'action sont ceux qui taillent quelque chose dans l'étoffe de l'absurdité de la vie. Tel quel, l'irréel demeure notre véritable espace vital, une zone où, loin de nous en tenir à la réalité et à la subir, nous la plions à nos volontés, à nos désirs, à nos fantasmes. Il est la véritable dimension, la véritable toile de fond de la création malrucienne; il est l'air que respirent les héros de roman, l'atmosphère où les oeuvres d'art vivent de leur vie propre. Car héros et statues ne se tiennent que d'eux-mêmes, ils se détachent de toute réalité ambiante ; l'irréel, l'imaginaire chez Malraux, c'est ce qui ne doit son existence qu'à la pensée, à la volonté: à la sienne propre dans le cas du héros, à celle de l'artiste dans le cas de la statue. Une production spécifiquement humaine. Sans l'homme, si l'on peut se livrer à une telle supposition, il n'y aurait que de la réalité à perte de vue. Elle ne manque pas de majesté, cette façon de faire ouvrir à l'homme l'espace de l'irréel, un espace plus infini encore, si l'on ose dire, que l'infini irréel. L'agnosticisme de Malraux n'est nullement réducteur, au contraire!L'Indochine, la Chine, l'Espagne, ne sont que des décors flamboyants. On a remarqué le goût de l'écrivain pour l'exotisme, le refus de situer la scène de ses récits sur notre sol. La tentation de l'occident, c'est bien la tentation d'un ailleurs, mais de l'ailleurs absolu, où l'on soit davantage soi-même. Si Malraux voyage, ce n'est pas pour se perdre, c'est pour se retrouver - dans le fondamental, comme il aime à le dire, plus européen en Chine qu'à Paris.Dans le déploiement de cet espace de l'irréel, où l'on s'affirme, héros ou oeuvre d'art, par ses seules forces, priorité aux héros de roman: Les conquérants, 1926, La voix royale, 1930, La condition humaine, 1933, L'espoir, l937. Je ne crois pas que cette priorité soit un hasard. Le rêve mythomaniaque tel que Malraux le conçoit, celui de l'individu qui cherche à se donner visage, est une invitation à se réaliser, soit dans l'action, soit dans la création (deux notions appelées du coup à se rapprocher, l'action se faisant esthétique et la création militante...). Ce rêve se présentant sous la forme d'un scénario où l'on se donne le beau rôle, c'est à l'acte qu'il mène le plus immédiatement. Mais les choses sont plus complexes. Dans ce passage de l'histoire rêvée à l'histoire vécue, l'individu espère bien se voir vivre, c'est à dire se raconter. La mythomanie originelle ne lâche pas si facilement prise! Se tenir de soi, c'est se tenir sous son propre regard. On peut donc dire que l'aventurier s'enfonce aussi bien dans la littérature que dans la vie. L'action y perd de sa pureté, de sa transitivité. On n'agit pas pour la seule réussite (point de vue utilitaire), ni seulement pour se tenir de ses actes (point de vue moral), on agit aussi pour écrire son propre roman. Et pour le publier, Malraux le confirmera: "il n'y a pas de héros sans auditoire". Lors de l'épisode du don du cyanure, Katow renonce à tout, sauf à faire comprendre qu'il se sacrifie. Une certaine ostentation, mais dans le meilleur sens du terme, ou le moins pire, s'attache à la geste malrucienne... L'action est spectacle.De la confusion de la littérature et de la vie (on agit pour exister mais on existe pour se raconter: on pourrait compliquer et nuancer, l'esprit resterait le même), il s'ensuit un échange d'attributs entre l'action et l'écriture. Malraux ne fait pas de l'œuvre littéraire une fin, mais une tentative, une manière de combattre et de s'affirmer. On sait que ses préférences ne vont pas au poète, ni au musicien, mais au peintre, plus encore au sculpteur. Il écrit pour donner forme, dominer, contraindre. "Contraindre, la vie est là", avec Garine. Si un héros agit, c'est pour la même raison, laisser sur le monde sa "cicatrice", dit Perken, entendons sa marque, son écriture, sa signature, au sens où l'entend Lyotard. En bref, Malraux agit comme on écrit et écrit comme on agit.La preuve: en ce qui concerne l'action romanesque, elle est toujours tendue, lourde, fiévreuse, inquiète, compliquée de préoccupations qui la gênent. Ainsi Tchen, au tout début du roman, le poignard levé et se regardant faire. Une action qui se passe plus au-dedans qu'au-dehors, qui n'a pas la rectitude de la recherche d'un résultat, mais la complexité d'une écriture introspective d'un genre nouveau, sur le vif, dans l'urgence et la chaleur des combats, avec toutes les difficultés que cela suppose, difficultés qui n'ont plus rien à voir avec celle de 1'action; comme si le combat se déplaçait...De son côté, l'écrivain se situe du côté de l'action: entrée en matière brutale (Gide disait qu'il s'était senti comme repoussé lorsqu'il avait attaqué La condition humaine pour la première fois) ; césures, ellipses, reprises abruptes, jeu difficile à suivre des pronoms personnels, comme si l'on n'avait pas le temps d'être plus explicite; la brutalité de la technique cinématographique. Mais aussi, et cela également c'est l'action: des discussions brillantes qui font du dialogue, une escrime, un véritable art martial. Et surtout des formules fulgurantes: on appelle poésie "gnomique", au seizième siècle, une poésie qui cherche la densité et la concision de la sentence. On pourrait, à propos de Malraux, parler de roman "gnomique", tant les sentences y fleurissent et prolifèrent, des Conquérants à L'espoir. "Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie"; "la mort transforme notre vie en destin"; "tout homme rêve d'être dieu"; "la question est de savoir si la vie fait partie de la mort ou si la mort fait partie de la vie". Elles scandent le récit et témoignent de la volonté toute active de résumer, de maîtriser, de dominer son sujet.On connaît la définition que Malraux donne de son héros: " Un homme en qui s'unissent l'aptitude à l'action, la culture et la lucidité". On connaît aussi ce qui peut passer pour sa devise: "Transformer en conscience une expérience aussi large que possible". Dans les deux cas, ce qui frappe, c'est la synthèse des contraires, le coup de force opéré par la mythomanie, qui ne veut voir dans l'action ou l'expérience que matière à s'exercer ou à se trouver.C'est cette imprudence, cette naïveté même qui fait partir le mythomane à l'aventure, tel Don Quichotte. Et c'est sur le chemin de l'aventure, la révolution ou la jungle, qu'il rencontre ce qu'il n'avait pas prévu, la réalité "rugueuse à étreindre" comme l'appelle Rimbaud, celle qui se refuse à servir de matière à notre légende, qui nous écrase et qui nous nie. À vrai dire, il la rencontre moins qu'il ne la fait se lever par son imprévoyance. Va-t-il se rendre à l'évidence? Non jamais, nous le savons, Malraux ne se rend à la réalité, ne la valorise, ne lui fait part. L'aventurier va poursuivre l'entreprise de mythification de mythomane, il va transformer les obstacles naturel (la jungle) et historique (le combat politique) en figures de la mort, de la torture, de la sauvagerie, de l'inhumain. Ce monde asiatique cruel, il le découvre moins qu'il ne le campe, qu'il ne le suscite devant lui, comme un adversaire. Voici l'homme entouré et assailli par toutes les formes du destin, l'échec, l'impuissance, la maladie... Voici l'homme obligé de se réaliser contre plus fort que lui. Nous avons toujours affaire à un mythe, et le réel continue de subir la loi de l'irréel tout puissant. Un exemple encore: dans ses Antimémoires, Malraux semble se flatter d'avoir prévu l'avenir, "l'histoire s'est mise à ressembler à mes livres", allusion faite aux préoccupations et au climat de ses ouvrages d'avant 1940, l'installation du communisme, la révolution chinoise, la torture, le cyanure, les attentats-suicides, "l'usine future avec ses cottes bleues", dont parle Tchen, qui annonce les tuniques maoïstes... En fait, ce sur quoi Malraux met l'accent, c'est sur la priorité étonnante et inexplicable de l'irréel littéraire qui semble parfois précéder le réel historique et le plier à sa loi.Revenons à notre aventurier: ce mythe, ce beau mythe que l'entêtement du personnage fait se lever sur le roman de Malraux, c'est le mythe de la condition humaine. La condition humaine n'est pas une invention de Malraux, même si elle constitue son titre le plus célèbre, même si avec elle, nous accédons à la clef de voûte de l'édifice malrucien. À la fois concept et métaphore, notion et figure, formule et image, elle apparaît avec la latinité: Cicéron puis les stoïciens, à un moment où l'ordre de la cité antique craque et laisse l'individu face à lui même; réapparition au seizième siècle, elle est fréquente sous la plume de Montaigne, puis chez Pascal, parce que les temps modernes laissent à nouveau l'homme sans protection, avec la fin de l'ordre médiéval. Réapparition au vingtième siècle, Malraux, Sartre, Camus... La découverte de la relativité par Einstein ainsi que l'avènement de la psychanalyse, deux facteurs déstabilisants y sont sans doute pour beaucoup. Il s'agit d'une expérience métaphysique autant qu'historique, ce qui lui valut, à une certaine époque, avec l'individualisme qualifié de bourgeois qui est le sien, d'être considérée comme "objectivement réactionnaire". Abandonné à lui-même par toutes les hiérarchies, cadres, justifications politiques ou religieuses, l'homme se découvre un individu qui a en charge une existence qu'il n'a pas voulue ni choisie. Le résultat est un conflit entre la volonté de puissance, le désir légitime de faire de soi ce que l'on veut ("Tout homme rêve d'être dieu" répètera Gisors) et les conditions concrètes de cette réalisation de soi par soi, par lesquelles notre volonté doit passer, et qui lui sont en quelque sorte dictées, infligées. C'est le conflit du "faire" et de "l'être", c'est la constatation de nos limites, plus encore de notre impuissance. Le faire est du côté de ce que je veux, l'être du côté de ce que je suis. Il y a là une sorte de contradiction et de scandale, au plus profond de notre existence humaine, une sorte de dispositif pervers. C'est tout le problème de la contingence, autour duquel tournera longtemps la réflexion de Sartre. La réaction de Malraux, elle, est moins intellectuelle, plus viscérale. La condition humaine est une prison dira Saturne, son essai sur Goya. Mais les prisons de Malraux sont des lieux où l'on se retrouve.Il y a comme un bon usage de la condition humaine: chez Montaigne, elle bénéficie d'une sorte de vertu dialogique, elle rend l'homme intéressant à lui-même, curieux de lui-même; elle le pousse à s'interroger sur sa vie, sur sa mort; chez Pascal, sur sa misère et sa grandeur. De façon plus précise et plus technique, elle agit chez Malraux comme un dispositif de base qui structure puissamment son paysage intellectuel et romanesque. Le personnage tient le monde et lui-même sous son propre regard; une même préoccupation - qu'en est-il de l'homme - unifie des points de vue divers; l'analyse psychologique traditionnelle se voit remplacée par un véritable champ de tensions et de forces; l'existence humaine est en soi un drame. Des avantages certains.Et cela d'autant plus que le héros vit comme Garine, Kyo, Manuel, toujours sur le qui-vive, dans une tension qui le porte au meilleur de lui-même. Gide faisait remarquer à Malraux: "II n'y a pas d'imbéciles dans vos livres", ce à quoi Malraux répondit: "Je n'écris pas pour m'embêter". D'où curieusement, l'aspect philosophique des romans de Malraux, beaucoup plus chargés de réflexions que ceux de Sartre, pourtant philosophe de profession. C'est l'omniprésence de la condition humaine qui fait de tout personnage quel qu'il soit un intellectuel.Insistons sur les vertus esthétiques et figuratives de la métaphore, dont Malraux sait faire un usage étonnant. Avec la condition humaine, c'est toujours L'Homme avec un grand "H" qui se profile derrière le héros; non par narcissisme, mais parce que le héros se sent investi d'une dimension qui le transcende, rien de moins que le combat de l'humanité. Ce prolongement installe une sorte de théâtre intemporel, une scène éternelle qui permet à l'homme d'assister à son propre drame. Il est là le grand effet malrucien "un dispositif offrant toujours au récit la possibilité de prendre du recul, ou de prendre de la hauteur, selon ce que j'appellerais le point de vue de l'aviateur, souvent adopté par le narrateur, au-dessus des toits de Shangaï ou des champs de bataille de Castille. Un grand spectacle, le grand écran romanesque, la représentation de la tragédie humaine dans le décor du cosmos! Cette universalisation, cette intemporalisation plaisent à Malraux qui veut sortir des petitesses réalistes de la littérature dite bourgeoise. Les problèmes psychologiques (exemple: la jalousie de Kyo) ou les problèmes d'argent (la ruine de Ferral) ne l'intéresse pas pour eux-mêmes. Lorsqu'il plonge avec audace dans l'érotisme et la sexualité, c'est pour y découvrir autre chose: "Le roman moderne est à mes yeux l'expression du tragique de l'homme, et non l'élucidation de l'individu". Ce qui signifie: le personnage n'est pas intéressant en lui-même, mais en ce qu'il représente d'humanité. Et d'humanité souffrante autant que d'humanité militante. Il faut savoir, tout assuré que soit le ton de son premier roman et son titre, Les conquérants que l'œuvre est dédiée à la mémoire d'un chômeur, abandonné par sa femme, et poussé au suicide. Il y a là de quoi réfléchir, à notre époque.Comment la condition humaine peut transfigurer le paysage romanesque et lui donner un sens plus lourd, plus riche, c'est peut-être dans La voie royale que nous le percevons le mieux. La forêt asiatique, élémentaire, primordiale, devient l'évocation la plus puissante de la situation de l'homme dans le monde: chaleur moite, emprisonnement végétal, décomposition, tout ce qui s'oppose à l'homme, l'informe contre notre désir de forme. L'insecte y est roi et sa vie larvaire apparaît comme la seule vie possible, elle est un défi à la volonté, à l'action. L'homme lui-même y est inhumain, les tribus insoumises qui la peuplent aveuglent et châtrent les prisonniers (image très forte de notre impuissance métaphysique). Espace de la sauvagerie absolue, de la négation totale de l'homme et de ses projets, espace qui s'agrandit aux proportions de l'univers, d'un univers impitoyable, avec l'aboiement des chiens sauvages ou le cri d'un paon qui rompt le silence et ouvre l'horizon, pour donner toute la mesure de notre abandon... "Qu'est-ce que l'homme est venu foutre sur la terre?". La question sera encore posée dans Les noyers de l'Altenburg.D'incontestables vertus architecturales et esthétiques, ce ne sont pas là les seuls avantages. L'expérience de la condition humaine a une portée politique immédiate, première même. Garine est avant tout "a-social", il se veut l'ennemi de la société, car là se trouvent les premières entraves que rencontre notre désir d'affirmation. Le monde humain avant le monde naturel, la société avant la mort. La condition humaine fait de l'homme un insurgé, au sens étymologique, quelqu'un qui se dresse. L'engagement n'a pas à être recherché et motivé, comme chez Sartre, il fait partie de l'existence individuelle qui s'arrache à l'anonymat.Ce combat politique pourtant, n'est qu'un aspect d'un combat infiniment plus vaste, celui que l'humanité livre à la terre, à la vie, à la mort. Il ne faut donc pas en attendre de fin, ni surtout croire en la victoire finale. Les lendemains ne chantent pas chez Malraux! Tchen se demande ce qu'il ferait après la victoire, "dans l'usine, embusqué parmi les cottes bleues". Pas de démission ni de pessimisme là-dedans, rien ne sera jamais gagné parce que l'homme ne se conquiert et n'existe que sur l'inhumain. C'est pourquoi Malraux pourra reprendre à sa façon la formule de Staline: "À la fin, c'est toujours la mort qui gagne". Pas de "bibliothèque rose" dit-il, pas de happy end: l'homme n'existe que contre, elle est là la tension de base de sa condition. Il lui faut accepter d'avoir toujours de l'inconnu à affronter. "La force occidentale, c'est l'acceptation de l'inconnu", dira Malraux à l'Unesco, le contraire du fatalisme de l'Orient et de son immobilisme. Nous parlions du contre. Il a une telle importance vitale que du sens de l'opposition, il passe à celui de la juxtaposition, comme on dit qu'une échelle est contre le mur, glissement de sens significatif. L'opposition est indispensable. Je dois m'appuyer sur elle, elle ne peut donc pas être le Mal. Pas de manichéisme chez Malraux. Et de fait, jamais il ne dit du mal de l'adversaire, Kuomintang, franquistes ou allemands, et cela, même s'il choisit son camps sans ambiguïté.Si Malraux découvre la figure de la condition humaine sur son chemin et qu'il l'orchestre superbement, ce n'est pas par hasard. Elle n'est pas chez lui, comme chez Camus, révolte impuissante et stérile, elle n'est pas comme chez Sartre une simple complication ontologique, la particularité de l'existence qui sort de l'inertie des choses. Il y a d'ailleurs chez Sartre une méfiance vis-à-vis des vertus figuratives et excessives à ses yeux de la métaphore. Plus encore, il y a chez lui une sorte d'anti-Malraux, visible chez Roquentin et ses aventures indochinoises qu'il se refuse à raconter; plus visible encore dans Le mur où la guerre d'Espagne et la captivité devant la mort sont évoquées sans noblesse. Malraux, lui, a besoin de la figure pour exprimer dans toute sa force l'antagonisme fondamental de sa réflexion et de sa création, antagonisme qui remonte au rêve du mythomane: aventurier ou artiste, il faut se conquérir contre le monde et ses lois. Suscitée comme un scandale, celui de la limite opposée à notre volonté de puissance, organisée comme une arche où s'arc-boutent et se font contre-poids l'effort de l'homme d'un côté et de l'autre, ce que Malraux nomme soit la terre, soit la vie, soit le Destin, elle bouge d'elle-même et se modifie selon sa propre tension, sa propre vie intérieure. Un dynamisme qui, à partir des Conquérants, s'aggrave, s'exaspère, puis s'immobilise avant de décroître et de s'épuiser dans Les voix du silence. On pourrait voir dans cette courbe qui va des hommes aux statues - on a reproché à Malraux de préférer les statues aux hommes - des romans aux ouvrages de réflexion sur l'art, l'évolution intellectuelle de Malraux. L'activisme du combat, si l'on s'y montre désintéressé et respectueux de l'adversaire, mène tout droit à l'esthétisme. Le champ de bataille doit laisser la place au musée. On
pourrait montrer dans le détail combien, des Conquérants
à La voie royale, la situation va
s'aggravant. Bien plus que Garine, et jusqu'à la satiété, jusqu'à la démonstration,
Perken se voit opposer la série complète des images de l'impuissance,
de la déchéance, de la mort. Avec La condition
humaine, le troisième roman, il est devenu évident que l'homme
ne peut qu'échouer et se faire mal à lui-même dans son combat contre plus
fort que lui. Du coup la fatalité ne reste pas seulement du côté de ce
qui nous nie, elle passe aussi du côté de la volonté qui se bute et qui
devient elle aussi fatalité. C'est cette contradiction qui fait exploser
Tchen, le terroriste, sous la voiture de Tchang Kaï-Shek, autant que la
bombe qu'il transporte. Blocage encore du côté de Kyo qui constate
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