Paul Nizan  
“Malraux ?… alors vous êtes Paul Nizan… ”

L’amitié entre André Malraux et Paul Nizan dans les années 30

Dans une lettre de 1935 que Paul Nizan adresse à sa femme Henriette, l’écrivain évoque une anecdote amusante qui montre bien qu’on le connaissait pour être inséparable de Malraux. Voulant avertir son ami qu’il ne pourrait pas venir déjeuner avec lui, Nizan décide de lui envoyer un télégramme. À la lecture du nom du destinataire, l’employé des postes s’écrie alors : “ Malraux ? Le professeur Malraux ? Alors vous êtes Paul Nizan… ”
André Malraux et Paul Nizan ont fait connaissance un an plus tôt, en Union soviétique. Ils appartenaient tous deux à la délégation française invitée à assister au premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques qui s’est tenu à Moscou durant l’été 1934. Malraux était arrivé dans le pays le 14 juin. Nizan, qui séjournait là depuis déjà quelque temps, était venu l’accueillir et il l’accompagna dans la suite de son voyage. Ensemble, ils visitent des expositions et assistent à des débats ; ils se retrouvent souvent aussi le soir pour dîner avec leurs épouses qui étaient là l’une et l’autre. Clara Malraux nous dit que les deux hommes “ s’entendaient très bien ”. Dans ses mémoires, Henriette Nizan évoque de son côté leurs conversations, soir après soir, sur Lenin et Trotski, sur les dogmes du parti ou encore sur la méfiance dont on entoure les écrivains. “ Ils partageaient la même passion pour la littérature […] la même curiosité pour la révolution ” précise-t-elle encore. Il s’agit en fait des prémices d’une amitié profonde qui allait durer jusqu’à la mort de Nizan, en 1940.
Les rapports que les deux hommes ont entretenus reposent en grande partie sur leurs activités politiques communes, principalement, en ces années trente, dans le cadre de la lutte contre le fascisme. Ainsi, le 14 juillet 1935, ils marchent fraternellement côte à côte lors du défilé des partis de la gauche ; un an plus tard, ils fêtent ensemble la victoire du Front populaire aux Deux Magots, et on les retrouve tous les deux en Espagne durant la guerre civile, par exemple dans le même hôtel barcelonais pendant un certain temps. Même s’il leur arrivait de défendre des opinions totalement divergentes, chacun respectait la voie choisie par l’autre. Ils aimaient aussi se retrouver loin de la tourmente de la vie publique ; ainsi Malraux invitait-il régulièrement les Nizan chez lui. Dans les publications et les lettres de Nizan de ces années, on trouve nombre de références à Malraux, lesquelles sont “ toutes empreintes de chaleur et de confiance ”, ainsi que le souligne Jean Lacouture. Relater leur amitié, c’est donner une idée des questions et dilemmes qui habitaient nombre d’intellectuels français dans les années trente : le communisme, le fascisme et l’antifascisme, l’engagement littéraire, la révolution et la mort.
Malraux et Nizan étaient deux intellectuels bien différents l’un de l’autre. Le premier : l’autodidacte qui s’est fait une place dans le monde de l’édition et a réussi, en un bref laps de temps, à se faire admettre dans les cercles d’auteurs de renom tels Max Jacob et André Gide. Le second : plutôt le prototype de l’intellectuel français, philosophe sorti de l’École Normale Supérieure fréquentant d’autres normaliens comme Jean-Paul Sartre et Raymond Aron. Mais Nizan était en même temps le révolutionnaire, le rebelle, célèbre pour le véhément esprit de provocation avec lequel il vilipendait la morale bourgeoise. Au milieu des années vingt, on le voit passer d’un groupuscule extrémiste à un autre – des Philosophes marxistes au Faisceau de Valois, l’ancien partisan de l’Action française - avant d’opter pour le communisme. Il s’affirma en tant que stalinien et devint l’un des intellectuels les plus militantistes des années trente. On comptait parmi ses amis des communistes tels Georges Politzer, Gabriel Péri et Paul Vaillant-Couturier. Malraux, de son côté, est demeuré un franc-tireur, un fellow traveler ; s’il a cherché à se rapprocher des communistes, il l’a fait d’un point de vue stratégique et sans s’engager à rien. Il n’a jamais été membre du Parti. En plus de Nizan, il s’est lié avec des intellectuels assez dissemblables comme Bernard Groethuysen, Pierre Drieu la Rochelle, Emmanuel Berl, Eddy du Perron ou encore Paul Nothomb.

Malgré ces différences, l’existence de Malraux et celle de Nizan présentent de surprenantes similitudes. Ils ont grandi tous deux au début du XXème siècle dans des milieux petits-bourgeois comparables. Malraux est né en 1901, Nizan quatre ans plus tard. Fils unique l’un et l’autre, ils ont surtout été élevés par leur mère respective. Le père de Malraux était absent, vivant avec sa deuxième épouse ; quant à celui de Nizan, souffrant de dépression chronique, il lui arrivait souvent de disparaître pour plusieurs jours. Les deux familles étaient marquées par la perte d’un enfant : Mme Malraux accoucha d’un garçon mort-né alors qu’André était âgé d’un an ; quant aux Nizan, ils avaient perdu une petite fille de sept ans avant que Paul ne naquît. Nizan a décrit combien le chagrin de ses parents pesait sur l’atmosphère familiale : “ Ils pensaient sans relâche à ses premiers gestes, à ses premières paroles, à sa maladie, et sa mort […]. D’abord, ils ne parlèrent jamais d’elle, un animal qui soigne ses blessures les lèche, il les cache, il se ramasse ; ils se mettaient chacun dans leur coin et ils ruminaient avec une sorte d’hostilité l’un contre l’autre ”(Antoine Bloyé). La mort était présente d’une façon palpable, précise-t-il, n’était-ce que parce que son père menaçait souvent de mettre fin à ses jours ; il n’a toutefois jamais mis sa menace à exécution. Chez les Malraux, le suicide était une réalité : le grand-père paternel d’André avait en effet renoncé à la vie. On relèvera encore qu’André Malraux et Paul Nizan ont, au cours de l’adolescence, connus tous deux des troubles nerveux et traversés des périodes de dépression.
Les deux romanciers appartenaient à la génération née juste trop tard pour participer à la Grande Guerre. Impatients d’échapper au climat qui régnait dans la France de l’après-guerre, ils allèrent, chacun à sa façon, au devant de l’aventure et de l’action. En 1923, Malraux se rend en Indochine ; trois ans plus tard, Nizan part pour Aden, la péninsule arabique, alors sous domination britannique. Ni l’un ni l’autre n’étaient encore guidés par des considérations politiques, mais la découverte du colonialisme influa sans conteste sur leur prise de conscience politique. Quand, en 1926, Malraux séjourne pour la deuxième fois en Indochine, il collabore à un journal qui dénonce les abus de la politique coloniale. Nizan, de son côté, adhère au Parti communiste en 1927, peu après son retour d’Aden ; à ses yeux, le Parti était la seule force capable de mettre un terme à cette exploitation capitaliste.
C’est à la fin des années vingt que Malraux commence à faire parler de lui comme écrivain ; quelques années plus tard, c’est au tour de Nizan. Tous deux vont occuper, dans les années trente, une place importante sur la scène politique tout en faisant partie des auteurs français engagés les plus influents. À partir de 1932, Nizan travaille pour l’Humanité, d’abord dans la bibliothèque du journal, et bientôt comme journaliste. Dans le même temps, il signe des papiers pour d’autres publications de gauche, Europe, Vendredi, Commune ou encore Monde. En janvier 1934, il se rend en Union soviétique pour diriger l’édition française de La Littérature Internationale et pour participer aux préparatifs du congrès de l’Union des écrivains. L’activisme conduit Malraux sur des chemins pratiquement similaires. On le retrouve lié au mouvement Amsterdam-Pleyel, puis aux côtés de Gide en Allemagne où il tient un plaidoyer en faveur de la libération des chefs communistes Thaelmann et Dimitrov.
Malraux et Nizan participent par ailleurs à des comités antifascistes – dont le fameux Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes (C.V.I.A.) - et sont membres d’associations comme celle des Écrivains et Artistes Révolutionnaires (A.E.A.R.). Alors que la guerre civile bat son plein en Espagne, tous deux franchissent les Pyrénées : Malraux rejoint les forces aériennes aux côtés des Républicains, Nizan travaille comme correspondant de Correspondance Internationale et du quotidien du soir du Parti communiste, Ce Soir, alors dirigé par Aragon. En 1937, Nizan en devient le rédacteur pour tout ce qui concerne la politique étrangère. Il commentera à ce titre la situation politique européenne brûlante, allant de Paris à Londres et de Prague à Munich, jusqu’à sa mobilisation en 1940.
Leur engagement politique, Malraux et Nizan l’expriment également dans leurs œuvres. Nizan était un farouche partisan de la “ littérature révolutionnaire ” : la littérature qui prépare la révolution prolétarienne en éveillant la conscience politique du lecteur. Il ne percevait pas comme une critique l’opinion courante selon laquelle une telle littérature serait propagandiste, bien au contraire : “ Toute littérature est propagande. La propagande bourgeoise est idéaliste, elle cache son jeu, elle dissimule les fins qu’elle poursuit en secret […]. La propagande révolutionnaire sait qu’elle est propagande, elle publie ses fins avec une franchise complète ” (La Revue des Vivants, 1932). D’ailleurs, la critique de l’hypocrisie de la culture bourgeoise est à la base des Chiens de garde (1932), l’un des textes-clés de l’engagement littéraire des années trente. Dans ce pamphlet, Nizan s’en prend ouvertement aux philosophes de l’Université qui apprennent principalement à leurs étudiants à ignorer les questions de politique et de société. Selon lui, ces hommes sont les “ chiens de garde ” de la bourgeoisie, ils protègent et pérennisent l’ordre établi. Il appartient au contraire aux philosophes et aux écrivains de se mêler de politique car il est possible et même nécessaire de changer le monde. D’inspiration marxiste, Antoine Bloyé (1933), le premier roman de Nizan, est une critique de la société capitaliste et bourgeoise. À sa parution, l’œuvre reçoit un accueil très enthousiaste. Le jury du Goncourt lui accorde une voix, mais le prix revient cette année-là à la Condition humaine, le troisième roman de Malraux.

Quand Malraux arrive en Union soviétique, l’écrivain engagé qu’il est jouit dans l’Europe entière d’une prodigieuse réputation. Certes impressionné par tout ce que l’on raconte sur son confrère, Nizan n’en est pas moins conscient que la sympathie qu’il laisse paraître à l’égard de l’Union soviétique ne l’empêche pas de conserver ses distances vis-à-vis du communisme. Avant le congrès, Nizan présente Malraux au lecteur soviétique dans la Literatournaïa Gazeta. L’œuvre de Malraux n’est révolutionnaire qu’en apparence, avance-t-il : “ Il est parfaitement clair que Malraux ne voit pas ce qu’est en réalité la révolution. Pour lui, c’est un remède contre l’angoisse et non, comme pour les masses populaires, une nécessité historique. Son but principal est de découvrir, dans une révolution, les possibilités d’exprimer un héroïsme suprême […]. Malraux n’est pas un écrivain révolutionnaire ; il est un de ces jeunes écrivains en renom qui, sortis de la bourgeoisie, destinent cette classe à une mort naturelle et se rallient au prolétariat. Mais cette alliance contient des raisons personnelles sans rapport avec la cause révolutionnaire ” (12 juin 1934).
Ainsi que le congrès devait le démontrer, cette mise en garde n’était pas totalement superflue. Alors que le réalisme socialiste servait de cadre à un débat approfondi sur la portée sociale de la littérature, Malraux vint en effet jeter la consternation parmi l’assemblée en plaidant ouvertement en faveur de la liberté de l’artiste : “ Si les écrivains sont les ingénieurs des âmes, n’oubliez pas que la plus haute fonction d’un ingénieur, c’est d’inventer ! L’art n’est pas une soumission, c’est une conquête. ” Assis au fond de la salle, Nizan écrivait et se taisait. Il savait parfaitement bien que Malraux ne s’en laisserait pas conter. Mais dans le même temps, il était important de le ménager, car sa renommée pouvait servir le Parti. On connaît l’anecdote : Sartre demande à Nizan, à son retour du congrès, ce que le Parti compte faire de Malraux si jamais les communistes accèdent au pouvoir. Nizan lui répond posément : “ On l’enfermera dans une pièce, on le fera écrire et on le surveillera. ” Une réponse cynique, comme souvent chez Nizan, mais non dénuée non plus d’une pointe de raillerie envers le régime soviétique et sa manie de tout vouloir contrôler. Pourtant, Nizan se laissait rarement aller à émettre une critique sur la ligne du Parti, que ce fût en public ou dans un cadre plus intime – c’est tout de moins ce qu’ont noté les Malraux. Clara a ainsi pu écrire : “ Nous avons toujours gardé un sens critique, ce qui nous permettait de relever des éléments ponctuels qui nous choquaient, alors que nous n’avons jamais critiqué globalement le régime dans ses grands principes. Nizan, lui, ne laissait même pas émerger ces petites critiques ponctuelles. ”
Dans l’esprit du réalisme socialiste, Nizan écrit alors le roman le Cheval de Troie (1935). La même année, Malraux publie le Temps du mépris, un livre qui fait dire à Nizan que ce qui le sépare dorénavant de son confrère n’est plus aussi crucial que cela ne l’était une année plus tôt. Dans un compte-rendu du roman, il reprend à son compte la préface de Malraux en l’envisageant comme une approbation de l’idée marxiste selon laquelle il revient aux écrivains de “ donner aux hommes la conscience d’eux-mêmes, même s’ils ne le veulent pas ”. Le contenu du roman était également à son goût : “ Malraux a avancé depuis la Condition humaine. La mort, la solitude, les évasions dominaient la Condition humaine : c’était le roman des solitaires. Le Temps du mépris annonce le temps de la “fraternité virile”. Livre entièrement positif, tourné vers l’affirmation de certaines valeurs, moins complexe que la Condition humaine, plus fort ” (Monde, 6 juin 1935). Mais l’auteur lui-même ne partagea finalement pas longtemps cet enthousiasme : Malraux se distancia en effet très vite de ce roman, de loin le plus dogmatique de ceux qu’il a écrits.

Les divergences de vues entre les deux hommes, en matière de politique comme de littérature, n’handicapèrent pas leur amitié, bien au contraire. Elles les incitèrent à se lancer dans des conversations passionnées. C’est pourquoi Nizan préférait d’ailleurs de beaucoup la compagnie de Malraux à celle de coreligionnaires tels Henri Barbusse ou Louis Aragon, et à celle d’un ancien ami comme Sartre qui ne s’intéressait pas alors à la politique. Il reste à s’interroger sur la teneur de leur amitié. Sans doute leur nature fermée a-t-elle empêché qu’ils entrent réellement dans l’intimité l’un de l’autre. Mais il est incontestable qu’ils ont éprouvé de la sympathie et de l’admiration l’un pour l’autre. Nizan respectait en Malraux le grand romancier et l’homme d’action authentique. Il a pu dire de lui qu’il était “ l’un des plus grands parmi nous ”. De son côté, Malraux était impressionné par la stricte observance du membre du Parti qu’était Nizan, c’est du moins ce que nous disent les mémoires laissés par Clara. Les deux hommes reconnaissaient dans leur engagement respectif un réel élan révolutionnaire ainsi que la volonté de concilier la pensée et l’action.
Toutefois, c’est la fascination de la mort qui les rapprochait le plus. Leurs univers, leurs opinions politiques et leurs œuvres littéraires en étaient empreints. La mort obsédait en effet au moins autant Nizan que Malraux, elle apparaît d’ailleurs fréquemment en toile de fond dans son œuvre. Les nombreux décors morbides, suggérés par les agonies et les chambres mortuaires, exhalent cette même atmosphère sombre et oppressante que l’on retrouve dans certains textes de Malraux. Mais Nizan a surtout exploité la mort du point de vue de la réflexion thématique : il s’est en cela inspiré de Pascal et de Dostoïevsky, au même titre d’ailleurs que Malraux, et il voit tout comme son ami, dans notre condition de mortel, l’essence de la “ condition humaine ”.
La comparaison entre le Cheval de Troie et l’Espoir s’impose d’elle-même. La seule chose que l’homme puisse faire ici-bas, avance Nizan dans son roman, c’est de s’accommoder de son sort et d’opérer des choix : “ Le choix n’est pas large : mener une vie qui n’est qu’une espèce d’angoisse ou risquer la mort pour conquérir la vie. Il faut risquer ce prix pour ne plus rougir d’être un homme. ” Nizan reconnaît l’affirmation des mêmes principes dans l’œuvre de Malraux. Dans son compte-rendu de l’Espoir, le “ grand livre ”, il pose : “ il s’agit toujours pour lui de savoir à quel prix tout homme peut accepter de vivre et de mourir ”. Et tout comme Malraux, il était également convaincu que seuls la lutte, l’esprit de camaraderie et la dignité de la communauté des hommes étaient à même d’adoucir le sort de l’homme. “ Ce qu’il y a d’important, c’est de savoir finalement au nom de quoi on meurt, ” écrit-il encore dans le Cheval de Troie.
Le Congrès international pour la défense de la culture qui s’est tenu à Paris en juin 1935 fut une occasion de mettre en avant certaines idées sur la communauté humaine. Malraux et Nizan sont intervenus tous les deux lors de cette manifestation : le premier a fait une conférence sur l’individu, le second sur l’humanisme. En se référant explicitement aux propos tenus la veille par Malraux, Nizan insiste sur “ la volonté de communion : […] dans ce monde où chacun est en proie à la solitude et à la guerre, l’affirmation des valeurs de communion n’est possible qu’entre ceux qui mènent un combat commun. Ils peuvent créer une amitié déjà plus vaste que l’amour. Leur fraternité est justifiée pour l’ambition même de la totalité qui viendra. ” On sait que Nizan caressait l’espoir de voir l’angoisse de la mort conjurée dans l’État communiste. Toutefois, après s’être entretenu avec des dizaines et des dizaines de Soviétiques, il savait que cet espoir était vain. Et cette seule idée l’anéantissait.
Nizan ne vouait plus un culte aveugle au pays mythique à la fin des années trente. Quand il prend connaissance en août 1939 de la signature du pacte germano-soviétique, il rend immédiatement sa carte du Parti. Les communistes français qui observaient, sans broncher, Staline pactiser avec l’ennemi et prendre tout droit le chemin de la guerre, le dégoûtaient. Pour beaucoup, son geste fut un véritable coup de tonnerre. En 1934, il s’exprimait encore avec enthousiasme sur ses séjours en Union soviétique, et quelques années plus tard, il s’escrimait à réfuter les sévères critiques émises par André Gide dans son Retour de l’U.R.S.S. (1937), sans faire la moindre allusion à la terreur stalinienne dont on percevait pourtant déjà certains symptômes. Au fil des années, il s’était tout de même progressivement distancié de la ligne du Parti. Ses séjours en Union soviétique avaient été émaillés de réelles déceptions, entre autres au constat des grandes inégalités sociales, des restrictions à la liberté d’expression et de la question des nationalités. Même s’il ne parlait pas ouvertement des doutes qui l’habitaient, les désillusions continuaient de s’accumuler. Voir le Parti lui accorder systématiquement moins de responsabilités et de privilèges qu’à d’autres intellectuels comme Politzer, Aragon et Cogniot, était par ailleurs une pilule difficile à avaler pour lui. Ainsi n’avait-il pas été autorisé à prendre la parole lors du congrès de l’Union des écrivains de 1934 ; et alors même qu’il avait participé à son organisation, son nom n’avait été mentionné nulle part. Son troisième roman qui lui valut de recevoir le Prix Interallié, la Conspiration (1938), n’a d’ailleurs plus guère de rapport avec le réalisme socialiste. Comparé à ses autres ouvrages, ce livre est bien plus complexe et plus ambigu, plus nuancé en même temps que dépourvu de tout dogmatisme. Le manuscrit d’Une soirée à Somosierra, le roman auquel il travaillait juste avant de mourir près de Dunkerque, en 1940, n’a pas été retrouvé.
Après la mort de son mari, Henriette Nizan est restée en rapport avec Malraux. Grâce à lui, elle obtint un poste dans son ministère, alors que De Gaulle était président du Gouvernement provisoire. L’implication qui avait été celle de Nizan dans le communisme la poursuivit longtemps. Après qu’il eut rendu sa carte, la presse clandestine communiste avait en effet lancé une campagne de diffamation contre lui : on voulait faire accroire qu’il était un traître ayant transmis des dossiers au Ministère de L’Intérieur. Ces insinuations ne s’atténuèrent pas avec la disparition de l’écrivain. Il aura fallu attendre le début des années soixante pour qu’il soit blanchi de tout soupçon, entre autres grâce à l’entremise de Sartre. Celui-ci demanda qu’on s’intéresse au “ cas Nizan ” et encouragea la réédition d’Aden Arabie (1961). Dans une préface au pamphlet, il brosse un portrait romantique du Nizan “ trouble-fête ” : le rebelle éternel, le combattant de la liberté qui a su dire “ non ” à temps au communisme, qui n’était pas disposé à faire le moindre compromis, et qui a refusé de se mettre au pas. Les soixante-huitards ont allègrement récupéré le mythe de Nizan. Ils ont dévoré ses livres. Ironie de l’histoire, Malraux, au même moment, passait pour être un vieux gaulliste qui avait choisi le camp de l’establishment. Les rôles étaient inversés.
Aujourd’hui, on se fait une idée plus nuancée de ces deux hommes. Ce qui subsiste, c’est l’histoire de leur amitié, une amitié entre deux écrivains engagés de premier plan qui ont su se rencontrer dans la tourmente des années trente, se sont unis dans la lutte contre le fascisme et le sont demeurés dans la même sensibilité métaphysique de la vie, de la mort et du destin.

Marleen Rensen

(traduit du néerlandais par Daniel Cunin)