Du nouveau sur Malraux, la Chine & le Komintern.

Par Roger Faligot et Rémi Kauffer écrivains, auteurs de "As-tu vu Cremet?" (Fayard, 1991).

On croyait avoir tout dit sur l'étrange flirt d'André et de Clara Malraux avec l'Internationale communiste et singulièrement les appareils clandestins de la révolution mondiale en Asie. Une légende flamboyante marquant Les Conquérants (1928) et la Condition Humaine (1933), s'effilochera à l'heure des doutes avec le Temps du Mépris (1934 pour s'éteindre dans les décombres de la République espagnole alors que meurt L'Espoir (1937). Des éléments nouveaux nous permettent d'affirmer qu'André Malraux, a été beaucoup moins engagé aux côtés de l'appareil kominternien que ses détracteurs l'ont dit ou que lui-même l'a laissé entendre pour des motifs publicitaires. Clara, a de son côté toujours exprimé des opinions beaucoup plus libertaires. Mais par contre, le couple a côtoyé de très près des clandestins, pour la plupart dissidents, de cette Internationale. Et certains sont devenus ses personnages. Par la suite, André Malraux a laissé s'enfler la légende. Tout au plus quelques démentis malicieux dans les Antimémoires, en 1965, du type: "- Tous les héros de La Condition Humaine sont morts!"

Dans l'impossibilité de creuser la réalité du rôle révolutionnaire de Malraux, il était devenu commun de dire que cela n'avait pas grande importance pour étudier ses romans et que de toutes façons, il les avait écrit grâce à une compilation d'informations journalistiques. Seul compte le souffle puissant de son oeuvre.

C'est en menant une très longue enquête pour notre livre " As-tu vu Cremet? " que des lumières nouvelles ont jailli. Mais d'abord qui était Jean Cremet? Un personnage qu'on dirait tout droit sorti des romans de Malraux mais qui a bel et bien existé. En début d'enquête nous n'en savions pas plus sur son compte que la moyenne des historiens: cet anarcho-syndicaliste nantais, promu à la tête du parti communiste a défrayé la chronique en 1927, lorsque son réseau d'espionnage au profit de l'Armée rouge en France fut démantelé. La Sûreté à ses trousses, il trouva refuge avec sa maitresse à Moscou où, après avoir été le représentant français à l'Exécutif du Komintern, il s'opposa à Staline et à l'expulsion de Trotsky. Lui sauvant la mise, Dimitri Manouilsky, chef de l'appareil technique du Komintern, l'envoya entreprendre de multiples missions clandestines en Europe, puis en Asie. Lors d'une ultime mission en Chine, au cours de laquelle il alimentait en armes les maquis de Mao dans le Guanxi, Jean Cremet disparut de façon mystérieuse. Pendant soixante ans, on l'a dit mort. Une thèse revenait plus souvent que les autres: celle d'un assassinat perpétré par les services spéciaux soviétiques. Un meurtre découlant de son opposition à Staline. En vrai, il n'en était rien. Cremet avait lui-màme simulé sa mort... La révélation centrale de notre enquête,- documents, photos, témoignages à l'appui-, a de quoi étonner: Cremet n'était pas mort et a vécu bien d'autres aventures sous un nom d'emprunt... Or les témoignages recueillis nous ont permis de découvrir qu'à l'été 1931, André et Clara Malraux l'ont aidé à rejoindre l'Europe pour y prendre une nouvelle identité. Par ailleurs, des épisodes, des personnages, les circonstances mêmes de réalisation de la Condition Humaine confirment ce que nous ont dit les proches de Cremet : qu'il a raconté certaines de ses aventures à Malraux et inspiré en partie l'angle documentaire de son oeuvre (y compris des aspects du Temps du mépris ). En étudiant la relation entre la réalité et la fiction chez ces personnages du Komintern, il nous a été possible de découvrir d'autres informations en provenance de Chine et des Concessions internationales des années 20 et 30. Ceci en réalisant d'ailleurs un fichier détaillé de l'appareil du Komintern à Shanghai, Tianjin et Hong Kong ; en épluchant les visas, ou encore en réalisant un annuaire informatique par rue des hôtels et résidences de Shanghai ainsi qu'un "listing" des navires occidentaux et japonais, de leurs mouvements et de leurs passagers liés à cette histoire...

Dans As-tu vu Cremet? nous datons la première rencontre de Cremet et des Malraux à l'été 1931 lors du périple asiatique des deux romanciers parce que les témoignages recueillis recoupent le plus souvent cette date. Toutefois, d'autres indices laissent à penser qu'elle fut antérieure. Plusieurs proches de Jean Cremet ont évoqué une rencontre "alors que Cremet était au chantier naval de Saigon" (cet arsenal était relié techniquement à celui d'Indret, près de Nantes, où Cremet travailla) puis une liaison épistolaire ultérieure entre Malraux et Cremet" Autrement dit, la rencontre de l'été 1931 n'aurait pas été aussi fortuite qu'il y parait. Elle aurait été précédée d'une autre vers 1925. Avant la Condition Humaine, l'ombre de Cremet planait peut-être déjà sur le premier grand roman de Malraux, Les Conquérants. En tous cas, il faut remonter à 1923 année-charnière pour les protagonistes de cette étrange histoire. Celle de destins croisés et extraordinaires. Au mois de mai, deux militants communistes de premier plan en France, sont conviés à Moscou par Manouilsky: Nguyen Aï Quoc, le futur Hô Chi Minh et Jean Cremet. En février déjà, le militant anamite a fait paraître une petite annonce pour des travaux artistiques qui constituaient son gagne-pain, dans le journal dont Cremet était l'un des animateurs, La Bretagne communiste. Le futur Hô Chi Minh était alors particulièrement proche d'un journaliste japonais, Komatsu Kyo, et lui dit sa joie de partir dans la Patrie du socialisme. Or ce même Kyo préparait, en leur donnant moultes informations, le premier voyage asiatique des Malraux. Par ailleurs, Hô Chi Minh exerçait déjà une influence sur un petit groupe de communistes chinois de Paris fondé un an plus tôt par Zhou Enlai et Li Weihan, que nous retrouverons dans Les Conquérants.. En septembre 1923, Clara et André Malraux s'embarquent à Marseille sur un navire des Messageries Maritimes à destination de Hanoï. Ils ont en poche un ordre de mission archéologique du Ministère des Colonies au Cambodge et Siam. La suite le voyage au Cambodge, les ruines d'Angkor, une ténébreuse affaire de statues volées, est bien connue et récemment, le biographe américain des Malraux, Axel Madsen, y a consacré un ouvrage qui permet de recouper certaines de nos informations(1). Bref, la Sûreté française le fiche alors André Malraux comme "le bolchevik le plus rouge de toute l'Indochine". Bientôt, le couple participe à une vibrante action anti-coloniale en Indochine. Le "Parti du Jeune Annam" dont ils sont membres est lié au parti nationaliste chinois, le Guomindang de Sun Yat-sen qu'ont rallié les Communistes chinois. Lorsque sortira en 1928 le roman qui le rendra vraiment célèbre, Les Conquérants, Malraux se décrira lui-màme comme "commissaire du Guomindang, agent de Jeune Annam et même délégué à la propagande à Canton sous Borodine". Ce qui est sans doute exagéré mais non dénué de vraissemblances. Après un allez-retour en France, le couple revient en janvier 1925 en Indochine: "-Je n'ai eu affaire à Nguyên Aï Quoc que de façon épisodique," écrira Malraux quarante ans plus tard dans Les Antimémoires " A tel point que je n'ai màme pas la certitude de l'avoir rencontré. Le délégué du parti communiste était Pham Van Truong." L'été suivant, ce sont les incursions à Canton à l'occasion d'une visite à Hong Kong. Malraux s'y est rendu à bord d'un bateau qui emmenait des ouvriers anamites chargés de briser la gràve à Hong Kong. Son objectif avoué? Trouver des caractères d'imprimerie pour son journal anti-colonial L'Indochine, publié en juin, interdit en août. L'écrivain-diplomate Paul Morand, en route sur Bangkok, se souvient avoir vu cet été-là Malraux de retour de Canton. Un été décisif: en juin, Phan Chu Trinh, du comité de rédaction de L'Indochine, organise avec Hô Chi Minh l'assemblée constitutive de la Fédération des Nations Faibles à Canton. Hô Chi Minh est alors secrétaire-traducteur de Borodine, et envisage déjà la création de son Parti communiste indochinois - ce qui ne sera fait à Hong Kong, de concert avec Cremet, qu'en 1930! En attendant, en août 1925, c'est la gràve générale de Canton. Malraux n'est pas présent dans la grande ville du sud de la Chine au moment de cette flambée sociale. Pourtant elle inspirera son roman trois ans plus tard qui débute par cette phrase: "LA GREVE GENERALE EST DECRETEE A CANTON".

Clara Malraux, dans ses mémoires, ne se souvient pas d'un tel séjour. Là encore de nouvelles informations en provenance de Chine populaire donnent un autre son de cloche. Ainsi le très méticuleux Dictionnaire biographique des personnalités contemporaines internationales (Dangdai Guoji renwu cidian ), réalisé en 1980 à partir des archives du bureau spécial du PCC et du ministère des affaires étrangère, signale à l'article "MALRAUX" qu'en 1925, celui-ci "a séjourné à Canton". En janvier 1926, André et Clara rentrent en France. Au printemps, assure Jean Lacouture dans sa biographie du romancier, Malraux donne au journaliste Georges Manue une lettre d'introduction auprès du dirigeant du Guomindang, Wang Qingwei (nouveau signe d'une étroite relation avec ce parti)(2). Effet boomerang: en 1928, Manue publiera un reportage Sous le Signe du Dragon qui inspirera Malraux... Après la publication de La Tentation de l'Occident, celui-ci peaufine les Conquérants non sans avoir rencontré en 1928 Henk Sneevliet (alias Maring), l'ex-responsable hollandais du Komintern auprès du PC chinois, devenu dissident trotskyste. Sans doute une nouvelle source historique pour le romancier concernant le Komintern, mais Maring a quitté depuis longtemps la Chine et ses souvenirs datent un peu. Par contre l'analyse des personnages du roman, impose une conclusion: Malraux est informé de l'intérieur.

Voici l' Organigramme des Conquérants:

MALRAUX -----------------> CANTON

| | Garine | | Borodine | | Gallen |

HONG KONG ------------->Liao Chong Hoï

SAIGON ---------- Meunier sémionoff

Gérard------------- Klein -------------------Klein

Hong ------------------Hong

Bereccci---------------Berecci

Lo Moï & Nikolaïeff

A partir de cet organigramme, on découvre que la plupart des personnages des Conquérants sont la copie conforme de personnages bien réels du Komintern. Borodine, il est vrai, défraye la chronique en 1927, au moment de la rupture entre nationalistes et communistes, cet épisode plus tard au coeur de La Condition Humaine. Il a été envoyé en septembre 1923 (au moment du premier voyage des Malraux!) auprès de Sun Yat-sen comme délégué du Komintern. Des amis des Malraux, tel le métisse Dejean de la Batie, animateur de L'Indochine, l'on connu et ont pû le leur décrire. Malraux, dit même l'avoir bien connu à cette époque. Gallen/Blücher, avec qui Borodine ouvre l'académie militaire de Huangpu pour le Guomindang (en compagnie de Zhou Enlai), figure aussi dans le roman et mais n'est connu à l'époque que de "spécialistes". Signe que Malraux est décidément bien renseigné! D'autres personnages sont totalement clandestins ou ne figurent que dans les archives de police ou des services spéciaux que nous avons retrouvées: ainsi l'Italien Berecci du Komintern à Hong Kong correspond en réalité à un nommé Fessino " agent secret chargé des liaisons avec Hongkong" (Archives de la Sûreté française de Shanghai en 1926). Meunier, apparaît dans les archives de Police comme "conseiller du PCC à Canton, d'où il repart pour Hongkong" et également comme "Pascal Meunier alias Munier, arrivé en Chine avec l'anarchiste Jacques Reclus, expulsé d'Indochine pour propagande communiste." Il participera au soulèvement de 1927 à Canton. Dans Les Conquérants : Meunier est sous-délégué du Kuomintang à Hong Kong, ex-ouvrier mécanicien à Paris, et sergent mitrailleur pendant la guerre. Et ainsi de suite: Séménoff figure aussi dans les archives; Nikolaïeff est sans doute Nikolvsky, avec qui Maring a assisté à la création du PCC chinois. Le personnage de Garine, homme du Komintern à Canton, serait totalement fictif, c'est-à-dire, le plus vrai: Malraux, lui-même! L'historien Pierre Broué a retrouvé parmi les 17 500 documents des archives Trotsky à l'Université de Harvard, des indications de Malraux qui souahitait convaincre Trotsky qu'il avait été "commissaire du Guomindang", "collaborateur de Borodine" et en fait le personnage central des Conquérants, Garine!(3) Les Asiatiques sont souvent authentiques: Hong (de Hong Kong et Canton) n'est autre que l'ami des Malraux, Hin, le futur Tchen de La Condition Humaine. Le chinois Liao Chong Hoï du Guomindang c'est Liao Zhongkai, fondateur du parti nationaliste; Lo Moi, du PC de Canton: Luo Mai, alias de Li Weihan, ancien du cercle des chinois Paris et spécialiste pendant un demi-siècle des "affaires spéciales" ( tewu gongzuo ) aux côtés du fondateur des services secrets communistes et éminence grise de Mao Zedong, Kang Sheng (4). On pourra encore plus s'amuser à ce petit jeu avec La Condition Humaine, découvrant que nombre des personnages ont pû àtre inspirés par l'expérience kominternienne de Jean Cremet. Parmi les sources documentaires de La Condition, Gérard Roche, dans son étude Malraux et Trotsky, fait apparaître les textes de l'Opposition trotskyste que dirige le fondateur historique du PC chinois, Chen Duxiu(5). De même, concernant la tactique révolutionnaire, Malraux puise dans le manuel du Komintern, L'insurrection armée signé du pseudonyme collectif Neuberg mais derrière lequel se cachent notamment des proches de Cremet, tels Hô Chi Minh ou Manfred Stern. Ce dernier, Jean Cremet l'a remplacé en 1929 au poste avancé du Komintern asiatique de Vladivostok. Malraux en fera plus ample connaissance dans l'Espagne de 1936, quand sous le nom de Kléber il dirigera la XIè Brigade Internationale qui défend Madrid. Mais en 1931, pour écrire ce nouveau roman de la révolution chinoise, Malraux repart en Asie en compagnie de Clara. Suivons la dernière phase, sino-japonaise, de leur voyage. Un phénomène important s'est produit peu avant. Le Bureau Extrême-oriental du Komintern vient d'être démantelé par la police avec ses antennes de Shanghai, Hong Kong et Singapour. Une destruction provoquée involontairement par un autre kominternien français, Joseph Ducroux que Moscou a envoyé retrouver Cremet disparu depuis plusieurs mois. L'arrestation de ce Ducroux, a précipité la chute de Hô Chi Minh à Hong Kong et de divers autres dirigeants à Shanghai. Cremet, se terre désormais sous un faux nom et va tenter de quitter la région... En cet été 1931, les Malraux débarquent en Chine continentale: Hong Kong, Hangzhou, Shanghai. Ils résident à l'Hotel Astor House, que hante à la même époque le célèbre espion Richard Sorge. Un Sorge qui a collaboré avec Cremet à Shanghai. Les deux hommes se connaissent depuis qu'ils étaient voisins à l'Hôtel Lux de Moscou, résidence des cadres dirigeants du Komintern et qu'il ont mené ensemble des missions en Scandinavie, avant leur transfert en Asie. Du voyage du transmandchourien, - Pékin, la Grande Muraille, Harbine, le Nord de la Corée - nous possédons plusieurs versions: celle de Clara Malraux, des allusions d'André dans Les Antimémoires, les témoignages épars des proches de Cremet. Les Malraux ne parlent pas de Cremet, ce qui est logique s'ils ont décidé de préserver le secret pour le protéger. De son côté, le Nantais a confié plusieurs anecdotes à ses proches sur les conditions du voyage. Même sur les voyageurs présents dans le train, telle cette Anglaise, épouse du représentant de Ford en France qui voyageait avec eux ou cet autre qui figure sur l'une des photos restées dans les archives Malraux. Les représentants de Ford en France s'appellaient Williams G.Collins et Maurice Buckmaster. Ce dernier était évidemment le fameux agent de l'Intelligence Service qui, pendant la Seconde Guerre Mondiale, dirigera la Section Franáaise du Special Operations Executive (SOE), chargé d'épauler la Résistance franáaise. Par coïncidence son épouse se prénommait May, comme l'héroïne de La Condition Humaine, qui a beaucoup emprunté à Clara.

Nous avons retrouvé Sir Buckmaster dans un hospice de vieillards, à 90 ans, mais il nous a affirmé que sa femme n'était pas l'Anglaise du voyage asiatique. Dont acte... Pendant ce temps, le 7 octobre 1931, nos voyageurs débarquent à Kobe au Japon. Kobe sera le lieu de l'ultime scène de La Condition. De son côté, Cremet avait fait de ce lieu une des plaques tournantes de ses opérations depuis 1929, et nous possédons des cartes postales qu'il a envoyées de ce lieu et de son bateau le Nagazaki Maru. Au moment de leur passage en 1931, l'alter ego japonais de Cremet, Sano Manabu - qui était avec lui à l'Exécutif du Komintern en 1928!- a été arrêté par les Dragons Noirs de la police spéciale Tokko et a abjuré sa foi communiste. Un détail, son nom de guerre: Kato, qui inspirera le personnage de Katow dans La Condition Humaine. Nos voyageurs restent au Japon jusqu'au 15 octobre. Parmi leurs visites, celle de la soeur de Kyo Komatsu, l'ami de Hô Chi Minh du temps avec Cremet à Moscou. Clara se fait photographier avec elle. Malraux donne des interviews aux journalistes nippons; en particulier celle que recueille A. Habaru, publiée dans la revue Monde, proche du Komintern, le 28 octobre 1931. Il revient sur Les Conquérants, accentuant les différences entre Garine, plus humain et moins mécanisé que Borodine, développant le "sens tragique de la solitude qui n'existe guère pour le communiste orthodoxe". On nous permettra de souligner que cette formule s'applique à merveille à Cremet, en rupture avec le Komintern... Les repères maritimes indiquent que les Malraux ont traversé l'océan pacifique, de Yokohama à Vancouver, donc probablement sur un navire de la ligne Nippon Yushen Kaisha, du 7 au 28 octobre; puis ce fut la traversée ferrovière de San Francisco à New York. Au cours d'un séjour de dix jours, ils ont notamment visité le Metropolitan Museum of Art, dont nous avons retrouvé des cartes postales dans les archives Cremet. Enfin c'est le voyage du retour sur le La Fayette. De retour en France, Cremet changera d'identité pour se fixer en Belgique. Dans ces différents segments de voyage, l'ex-Kominternien a pû donner amples détails sur les hommes de la révolution chinoise. C'est ainsi que dans La Condition Humaine, figure un chef du Komintern nommé Possoz. Un nom qui rime avec Humbert-Droz, un des principaux amis de Cremet. Nouveau détail: l'homme et son double sont originaire de la Chaux-de-Fonds en Suisse... Kyo Gisors est un personnage composite à partir de l'ami japonais Komatsu Kyo, - le futur traducteur de La Condition Humaine en japonais-, mais aussi de Qiu Qubai, ce chef communiste qui a lancé le soulèvement raté de 1927 à Shanghai avec Zhou Enlai et Gu Shunzhang, Kang Sheng, les patrons des départements insurrectionnels, les commandos Tchon - cités dans le roman- qui travaillèrent avec Cremet(6). Parfois Malraux inverse des noms de personnages: Tang-Yen-Ta le trafiquant d'armes n'est autre que Deng Yanda, le dirigeant de gauche nationaliste, arràté le 17 septembre, alors que Malraux a commencé à rédiger son roman à Shanghai, et sera exécuté le 29 novembre, lors du retour en France. Màme chose effet inversé pour le marchand de "phonos" Lou-You-Shuen, dont l'arrière-boutique crasseuse sert à la réunion des chefs révolutionnaires: il tire son nom de Du Yuesheng, le "parrain" de Shanghai, chef de la société secrète, La Bande Verte. Un autre personnage attire l'attention: dans le manuscrit initial de La Condition, il s'appelle Dugay, le cheveu dégarni et les moustaches gauloises, ancien manoeuvre en usine, il a combattu en Belgique pendant la guerre 14-18; puis il a effectué une mission en Indochine puis s'est retrouvé à Shanghai...sa couverture? Le magasin de phonos qu'il partage avec Lou-You-Shuen...Lorsque Chiang Kai-shek frappera, quand Katow et Kyo seront massacrés, il réussira à fuir et à disparaître. Ce Duguay ressemble comme un frère à Cremet... Mais, surprise, dans la version finale, Malraux a supprimé de son roman le personnage de Dugay pour le remplacer par celui du Belge Hemmelrich, l'homme à la "tête de boxeur crevé". S'agit-il d'une ultime pirouette pour mieux brouiller les pistes et protéger un ami en fuite? Rebondissement lorsque parait L'Espoir en 1937: Dugay y figure, comme le premier Français à rallier Magnin (c'est-à-dire Malraux) sur le front de la guerre d'Espagne. Or, dans la réalité, Jean Cremet a effectivement rendu des services, en approvisionement d'armes popur défendre la République espagnole... Mais ceci est une autre histoire.


(1) Axel Madsen, Silk Road (The Asian adventures of Clara & André Malraux), New York, Pharos Books, 1989. En 1976, Madsen a publié Malraux (New York, William Morrow).

(2) Jean Lacouture, André Malraux, Paris, Le Seuil, 1973.

(3)Le Matin de Paris, 25 février 1980

(4) voir R.Faligot et R.Kauffer, Kang Sheng et les services secrets chinois, Robert Laffont, Paris, 1987.

(5) Cahiers Léon Trotsky N¯31, septembre 1987.

(6) Parmi les autres inspirations de Malraux figurerait le roman de Jiang Guanci, Le Parti des sans-culottes (Duan gu dang ) dont le héros est Qiu Qubai.

ABSTRACTS

Jean Cremet, the man who inspired Malraux's "Human Fate"

In this article, the authors, French specialists of the intelligence systems in China and Japan, tell the untold story of Jean Cremet, a former deputy general secretary of the French Communist Party (PCF) who left France in 1927 after the pro-Soviet spy networks he had organized were uncovered by the police. A representative of the PCF to the Comintern in Moscow, he fell out with Stalin but was nonetheless sent to China, Japan and Indochina to help organize local Communist organizations. Among others, he worked with the Vietnamese Ho Chi Minh and Chinese leaders Zhou Enlai and Deng Xiaoping. When the Comintern networks were dismantled in Shanghai, Hong Kong and Singapore in 1931, he vanished. Cremet was presumed dead by historians until the late 1980s when Faligot and Kauffer led a six-year investigation that had them discover, thanks to many witnesses and new archives, that the Frenchman had come back to Europe. He lived under an alias until the 1970s when he died in Brussels under the name Gabriel Peyrot. In fact, in 1931, Cremet had met Clara and André Malraux in Shanghai who helped him disappear and live a new life undetected. Many aspects of his life were used by Malraux in his novel "Human's Fate" (published in English in 1934) and Cremet featured as one of this book's heroes. In 1936, he also seconded Malraux in the Spanish Civil War, fearing for his life from the Soviet secret service. While researching the life of this mysterious Frenchman, the authors were able to locate original sources for Malraux's novel and identify several Communist characters whose names were changed by Malraux. This article initially appeared in the review "Asie Extrême" (published by the Centre d'Etude et de Recherches Asie Orientale (CERAO) of Rennes 2 University) and follows a book published by the authors: Roger Faligot and Rémi Kauffer, "As-tu vu Cremet?" ("Have you seen Cremet?") Fayard publishers, Paris, 1991.

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