" A l'origine de chacun de ses
livres, on sait qu'il y a un compte réglé avec sa vie", devait dire
Gaëtan Picon à propos d'André Malraux. Chercher séparément l'aventurier,
l'écrivain ou le compagnon politique serait aussi vain que vouloir collectionner
ses livres sans ses couvertures ou leur page de garde. Son premier roman,
Les Conquérants, est sorti en librairie, il y aura soixante-quatorze
ans cette année. Les critiques rangent ce livre parmi les romans de
l'aventure révolutionnaire. Celui-là cerne une époque révolue, prédisant
la victoire du communisme en Asie, à une époque où cette idéologie est
vainqueur mais n'a pas libéré l'homme. Il nous propose, comme dans L'Espoir
(1937) un type de héros en qui s'unissent la lucidité, la culture et
l'aptitude à l'action ; qualités qui ne sont pas toujours réunies chez
l'homme d'action et qui ne servent pas nécessairement la réussite de
son action. Il met en scène le problème de la fin et des moyens, lequel
en politique est toujours d'actualité. Mais ni la Résistance, ni la
guerre n'ont inspiré à Malraux, de nouvelles œuvres romanesques et,
dans ce domaine la source paraît tarie, note Pierre de Boisdeffre, dans
son Dictionnaire de la littérature contemporaine (1963). A un reporter
de la radio italienne qui, en 1967, interrogeait Malraux sur son action
en "Asie et notamment en Chine", il répondit : "Attention! Dans les
années vingt, l'Asie de Malraux, c'est l'Indochine…" L'auteur des Conquérants
et de La Condition humaine a, longtemps, été tenu pour un témoin actif,
sinon un héros des grandes heures de la révolutions chinoise qu'il a
évoquées, selon l'expression de Jean Lacouture, avec une fulgurante
survérité". Il a fallu la publication des mémoires de Clara Malraux,
puis des allusions - assez timides - de tel ou tel critique ou mémorialiste
"pour que soient enfin rendus au romancier les hommages qui allaient
inconsidérément à l'homme d'action". Les Conquérants parurent d'abord
par tranches dans La Nouvelle Revue Française au printemps de 1928.
Peu après, pour suivre le contrat lié avec grasset, il sortait sous
la couverture des "Cahiers verts" avec un tirage de tête de 62 exemplaires
sur papier Madagascar. Nous en avons retrouvé un exemplaire vendu 1
900 F, à Drouot, en décembre 1991 par Me Picard. Il existe aussi 20
exemplaires réimposés sur vélin d'Arches à la cuve : les XX signés par
l'auteur avec la double couverture. L'un d'entre eux, relié en demi-box
noir par Martin, provenant de la bibliothèque d'Henri Paricaud, a été
adjugé 15 500 F, à Drouot, le 3 juin 1997 par Mes Poulain et Le Fur.
On a encore sorti 50 exemplaires d'un tirage exceptionnel sur Arches.
Celui provenant de la bibliothèque Antoine Chauvet, a été vendu 1 100
F, à Lyon, en 1996.
Les Conquérants ont inspiré trois peintres. Constant
Le Breton pour une édition éditée par Ferenczi en 1933 ; Jean Delpech
en 1947, par Crès et André Masson par Skira en 1949. Cette dernière
édition comprenant 33 eaux-fortes en deux couleurs et 23 hors texte
sur pur fil du Marais, est sans doute la plus intéressante des trois
éditions illustrées. Il faut remonter en avril 1992, pour trouver un
exemplaire figurant dans un catalogue de vente. En feuillets sous emboîtages,
celui-là a été adjugé 13 500 F, à Drouot par Me Picard. Cette édition
vaut 10 000 F en moyenne, davantage pour les illustrations de Masson
que pour le texte de l'auteur ! Malraux qui avait, à l'époque, amorcé
une nouvelle voie, celle du monologue philosophique, laissant de côté
le dialogue et les scènes vécues, y a participé. Les Conquérants, premier
roman très contreversé d'un jeune-homme, aura été en fait un événement
marquant, tant littéraire que politique. Malraux reçut le prix Interallié.
Cinq ans plus tard, en 1933, Mauriac devait écrire, à son propos, dans
son Journal : "Nous vivons dans une société étrange ; elle est vieille,
elle s'ennuie, elle pardonne à qui sait la distraire, fut-ce en lui
faisant peur (…). Le talent la désarme. Voilà un garçon qui dès l'adolescence
s'est avancé vers elle (…) un poignard à la main (…). Mais quoi, il
a du talent ; il a plus de talent qu'aucun garçon de son âge (…). En
l'an de grâce 1933, un beau livre - La Condition humaine, pour lequel
il recevra le Goncourt - couvre tout (…) On pourrait discerner dans
cette indulgence l'instinct profond d'une très vieille société qui dit
à son enfant dressé contre elle : " Tu as beau faire ; en dépit des
outrages dont tu m'abreuves, tu es mien par ton intelligence, par ta
culture, par ton style ; tu es mien par tous les dons de l'esprit. Mon
héritage te colle à la peau…". Bertrand GALIMARD FLAVIGNY