|
Günther Schmigalle Malraux et Münzenberg: sur un livre de fausses révélations Dans un congrès qui s'appelle "Malraux l'homme des univers", un apport sur Malraux et l'univers du communisme paraît s'imposer. Il est vrai qu'il s'agit là d'un sujet immense sur lequel se pourrait écrire un gros livre. Pour pouvoir l'aborder dans le cadre limité d'une conférence, j'ai décidé d'en traiter seulement un aspect, à savoir, les relations entre Malraux et Willi Münzenberg. Plus exactement, je voudrais analyser les "révélations" sur la relation entre Malraux et Münzenberg qui ont été avancées dans un livre qui a fait grand bruit: Double Lives, de l'auteur américain Stephen Koch. La thèse fondamentale de ce livre est que la collaboration entre Hitler et Staline n'a pas commencé avec le fameux pacte de l'année 1939, mais beaucoup plus tôt: sur un plan clandestin, elle aurait fonctionné dès l'année 1933. Il s'ensuit que le mouvement antifasciste et les fronts populaires antifascistes n'étaient, fondamentalement, que des façades érigées sur l'ordre de Staline qui désirait camoufler la politique terroriste qu'il pratiquait à l'intérieur de l'Union Soviétique, pour éliminer l'opposition et consolider sa dictature. Les intellectuels qui s'engageaient dans les luttes antifascistes des annés trente auraient donc été des instruments de la politique de Staline, de la même façon que ceux qui travaillaient directement comme espions soviétiques. La figure clé dans ce jeu diabolique aurait été, justement, le communiste allemand et dirigeant du Komintern, Willi Münzenberg, qui, installé dans son bureau parisien, manipulait à sa volonté le mouvement antifasciste. Le livre de Koch a eu un grand succès auprès du grand public (il a été publié aux États-Unis, en Angleterre et en France ), mais ses thèses ont été rejetées par des historiens compétents, qui lui ont reproché son ignorance du mouvement ouvrier, son sensationnalisme et sa manipulation des sources. Cependant, je voudrais me limiter ici à examiner ses "révélations" sur André Malraux. Malraux, pour Koch, est le prototype de l'intellectuel qui, par idéalisme ou par vanité, fait le jeu des communistes et se laisse manipuler par eux; c'est la victime par excellence de Münzenberg. Résumons, en trois points, ce que Koch écrit sur Malraux: 1° Ce fut Münzenberg qui envoya Malraux et André Gide à Berlin, apparemment pour parler avec les dirigeants nazis et réclamer la libération de Dimitrov; en réalité, cependant, ce voyage était "un marché de dupes et un mensonge" . 2° Ce fut Münzenberg qui, au nom du gouvernement soviétique, poussa Malraux à s'engager dans la guerre civile espagnole, comme trafiquant d'armes et comme propagandiste. 3° Pour ce qui est des oeuvres de Malraux, Koch affirme que les romans dont l'action est située en Chine, Les Conquérants et La Condition humaine, sont inspirés par la propagande du Komintern; Le Temps du Mépris, selon lui, fut écrit sur ordre de Münzenberg et avec l'aide de Willi Bredel et de Manès Sperber; L'Espoir, d'autre part, serait un roman "très bon", même "superbe", bien que son inspiration soit aussi, en premier lieu, de caractère propagandiste. Analysons ces affirmations une par une. 1° Malraux et Gide à Berlin. Le 31 janvier de 1933, Hitler s'empare du pouvoir en Allemagne, mais le contrôle qu'exerce le parti national-socialiste sur l'appareil d'État reste encore très incomplet. Dans la nuit du 27 au 28 février, un incendie éclate dans le Reichstag de Berlin, édifice du parlement allemand. Un Hollandais, Marinus van der Lubbe, est arrêté comme principal suspect, mais le parti nazi saisit l'occasion pour porter un grand coup à ses adversaires politiques, spécialement les communistes. Les historiens ont prouvé plus tard que les national-socialistes avaient eux-mêmes allumé l'incendie, justement avec cette intention. Le 21 septembre, à Leipzig, s'ouvre le procès contre van der Lubbe, contre le communiste allemand Ernst Torgler, le dirigeant bulgare du Komintern, Georgi Dimitrov et deux camarades de celui-ci, Vasil Tanev et Blagoi Popov. Dimitrov se défend avec tant d'énergie et d'habileté que le procès se transforme plutôt en tribunal contre les nazis. Le 23 décembre, van der Lubbe est condamné à mort; les autres accusés sont acquittés, mais restent incarcerés. Entre-temps, Willi Münzenberg a publié un Livre Brun sur l'incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne , a organisé des contre-procès à Londres et à Paris et, après l'acquittement, a fondé un "Comité Dimitrov", présidé par Malraux et Gide. Le 3 janvier 1934, les deux écrivains engagés prennent le train pour Berlin et sollicitent un entretien avec le ministre de la propagande, Josef Goebbels (peut-être aussi avec le chancelier Hitler ou le président Hindenburg), pour exiger la libération de Dimitrov. En arrivant à Berlin le 4 janvier, cependant, Malraux et Gide apprennent que Goebbels est en voyage à Munich. Malraux raconte dans ses Antimémoires que Hitler refusa de les recevoir. Ils se contentent donc de s'entretenir avec un collaborateur de Goebbels et lui remettent une lettre à l'adresse de ce dernier. Cette lettre sera publiée plus tard - le 26 janvier - dans L'Humanité. On ignore si Goebbels a lu cette missive et quelle a été sa réaction; mais Dimitrov et ses camarades bulgares sont libérés le 27 février et renvoyés en Union Soviétique. C'est plus ou moins ce que Jean Lacouture , Clara Malraux , Maria Van Rysselberghe , Robert S. Thornberry , Gilbert Badia , François Trécourt et Curtis Cate disent de l'affaire, et quant aux faits, Stephen Koch ne dit pas autre chose. Sur quoi fonde-t-il donc affirmation selon laquelle la mission de Malraux et de Gide "était un marché de dupes et un mensonge" ? Il a deux arguments. D'abord, le "marché de dupes": Koch donne à entendre que Malraux et Gide ont été dupés par Münzenberg et son assistant Otto Katz puisque, aux yeux de ces derniers, il était indifférent que les deux écrivains parlassent ou ne parlassent pas avec quelque dirigeant nazi que ce fût; la seule chose importante était l'effet de propagande qu'avait le départ des deux écrivains pour Berlin. Il s'agit pourtant là d'une pure supposition de Koch, qui écrit: "Katz ne semble pas avoir donné la moindre importance à ce que ses ambassadeurs pourraient faire ou ne pas faire à Berlin - encore moins à ce qu'ils pourraient ou ne pourraient pas dire à Hitler ou Goebbels." Évidemment, cette supposition est derivée d'une autre supposition, à savoir qu'il y avait déjà à cette époque une connivence secrète entre Hitler et Staline. Mais Koch n'a de preuves ni pour l'une ni pour l'autre, et il y a une explication beaucoup plus simple: l'échec de la mission à Berlin s'explique par "confusion" , c'est à dire par mauvaise organisation. Et pourquoi un "mensonge"? Cette partie de l'affirmation de Koch se réfère à un entretien que Jean Lacouture eut avec Malraux en février de 1972, au cours duquel l'écrivain affirma que lui-même et Gide auraient été effectivement reçus par Goebbels lors de ce voyage; il raconte même une partie de la conversation qu'ils auraient eue avec le ministre de la propagande. Toute cette histoire n'est pas sérieuse - Malraux, après tout, est romancier - et ne fut pas prise au sérieux par Lacouture, qui commente: "André Malraux nous contait une rencontre avec Goebbels qui ne rendait pas ... un son d'irrécusable authenticité" . Ni par d'autres chercheurs non plus: Gilbert Badia, par exemple, dit que Malraux s'est trompé et a, sans doute, reproduit un échange qu'ils eurent avec un collaborateur de Goebbels, mais pas avec Goebbels lui-même. Koch, cependant, qui a besoin d'arracher le masque à quelqu'un, prend l'histoire très au sérieux et la "réfute" avec toute sa subtilité et toute son érudition: "Pour autant que je sois en mesure d'en juger, cette déclaration est complètement fausse ... En outre, tous les spécialistes de Gide indiquent sans exception que les deux hommes n'ont rencontré aucune personnalité de quelque importance politique. ... Le récit de Malraux est un mensonge." La véhémence dont Koch fait preuve pour enfoncer cette porte largement ouverte a quelque chose de grotesque. 2° Malraux en Espagne. Lorsqu'éclata le coup d'État militaire du 18 juillet 1936, le gouvernement de la République espagnole avait de bonnes raisons pour espérer de l'aide du gouvernement français. D'une part, les deux gouvernements de front populaire avaient évidemment des positions idéologiques et des intérêts en commun. D'autre part, il y avait un accord selon lequel la France avait le monopole des fournitures d'armes à l'Espagne. Le 20 juillet encore, Léon Blum se déclara prêt à accorder au gouvernement espagnol l'aide militaire dont il avait grand besoin; mais pendant les jours suivants, sous la pression du gouvernement britannique, de deux ministres importants de son propre gouvernement et d'une campagne violente montée par la presse française de droite, il se vit obligé de changer d'attitude et d'accepter la doctrine de la "non-intervention". Cependant, du 24 juillet jusqu'au 7 août (date de la mise en vigueur de l'accord de neutralité), le gouvernement français fournissait officieusement des armes et surtout des avions à la République espagnole. Pierre Cot, ministre de l'Air dans le gouvernement de Blum, avait d'abord confié à un collègue radical-socialiste, Lucien Boussoutrot, la tâche d'installer un bureau pour acheter des avions et recruter des pilotes afin de monter une escadrille internationale au service de la République espagnole. Pour diminuer le risque politique inhérent à cette activité, il se décida à transférer celle-ci à un personnage non politique. On choisit André Malraux qui avait visité l'Espagne à la fin du mois de mai et y avait fait une autre visite rapide après l'éclatement de la guerre civile, du 24 au 27 juillet, pour s'informer personnellement de la situation et renouveler ses contacts avec des personnalités importantes. Une partie des avions que l'Espagne put acheter par l'intermédiaire de Malraux servit de base pour la création d'une escadrille internationale qui fut commandé par Malraux lui-même. L'écrivain participa aux missions comme observateur et comme mitrailleur. L'activité de cette unité se situe entre le 10 août 1936 et le 11 février 1937. Après la dissolution de l'escadrille, Malraux réalisa une tournée de propagande aux États-Unis et au Canada, écrivit son roman L'Espoir qui sortit en librairie le 18 décembre 1937, et transforma une partie du roman en film, sous le titre Espoir (Sierra de Teruel). C'est un bref résumé des faits fondé sur les livres de Broué-Témime , Hugh Thomas , Walther L. Bernecker , Jean Lacouture , Curtis Cate , Walter G. Langlois , Robert S. Thornberry , François Trécourt et Clara Malraux . Presque tout ce que dit Koch sur la guerre d'Espagne est fondé sur les souvenirs du général Walter Krivitsky, publiés à New York sous le titre In Stalin's Secret Service (1939) et à Londres sous le titre I was Stalin's Agent (1940) . Cependant, Koch commet des erreurs élémentaires qui n'ont aucune base dans le livre extrèmement bien informé et honnête de Krivitsky. Par exemple, selon Koch, au début de 1936 un gouvernement présidé par Francisco Largo Caballero arrive au pouvoir en Espagne. Ce gouvernement fictif reste au pouvoir longtemps, puisqu'il finit par se confondre avec le vrai gouvernement de Largo Caballero, qui était au pouvoir entre septembre 1936 et mai 1937. Quatre gouvernements réels (ceux de Manuel Azaña, Santiago Casares Quiroga, Diego Martínez Barrio et José Giral) se confondent dans ce gouvernement inventé par Koch. Koch appelle Largo Caballero "un gauchiste marxisant mais non stalinien", "un homme honorable" qui "trouva sa base politique chez les anarchistes", mais il oublie de dire au lecteur que Largo Caballero était le dirigeant de l'aile gauche du parti socialiste. Un peu plus tard, toujours dans le livre de Koch, André Malraux fait son apparition dans l'arène espagnole: "Le tout premier émissaire envoyé par l'État soviétique au gouvernement républicain fut André Malraux, mandaté par le bureau d'Otto et de Willi, qui s'offrit à servir d'intermédiaire très confidentiel pour l'achat d'avions français." C'est une affirmation vraiment surprenante, et le lecteur se dirige avec beaucoup d'intérêt à la note 44 qui vient l'appuyer. Cette note dit: "Thornberry, Malraux et l'Espagne, pp. 33-34. Le récit de Thornberry est de loin le meilleur et le plus détaillé à ce jour. Malraux s'occupait à la fois des ventes d'armes clandestines et de la propagande." Il est probablement vrai que le livre de Thornberry contient le meilleur récit des activités espagnoles de Malraux, mais l'affirmation selon laquelle Malraux fut envoyé en Espagne comme émissaire de l'État soviétique n'y trouve aucun appui. Au contraire. Aux pages 33/34 de son livre, Thornberry décrit la campagne déclenchée par la presse de droite contre l'expédition d'armes et d'avions en Espagne, une campagne dont la cible spécifique était Malraux. Thornberry cite le Journal des Débats du 28 juillet où Malraux est appelé "un agent connu de Moscou", et qualifie ces attaques de calomnieuses. D'autres journaux de la droite française, notamment Le Matin et L'Echo de Paris, étaient parmi les sources d'articles similaires que publia à la même époque le Völkischer Beobachter, journal de combat du parti national-socialiste en Allemagne. On y lit: "Le communiste bien connu, président de l'Association Internationale des Écrivains, Malreau [sic], est parti en avion à Madrid pour transmettre au président de la République, Azana [sic], les 'sympathies du prolétariat mondial'. L'émissaire a fait récemment un voyage à Moscou où il fut reçu par Staline. Il est considéré comme l'un des amis les mieux connus de Karl Radek." L'affirmation de Koch selon laquelle Malraux était un émissaire de l'État soviétique est similaire à cette autre affirmation qui le transforme en homme de confiance de Radek. La source des affirmations de Koch, en ce cas, ne se trouve pas dans le livre de Thornberry, mais dans la presse française d'extrême droite et dans le Völkischer Beobachter. Après l'affirmation que nous venons d'analyser, Koch poursuit son argumentation: "Simultanément, l'appareil du NKVD reçut l'ordre de prendre des dispositions pour fournir clandestinement du matériel militaire à l'Espagne, sous les auspices soviétiques. Staline y mettait deux conditions essentielles. En premier lieu, toute personne dont la participation à l'affaire permettrait de remonter au gouvernement soviétique devait rester à l'écart de la ligne de mire. En second lieu, toutes les ventes d'armes devaient être effectuées en secret et sans l'octroi de crédit. Malraux adorait ce travail. Certes, il ne s'agissait pas vraiment d'une activité importante, mais elle faisait de lui le pseudo-héros français du nouveau combat." Après la troisième phrase - après le mot "crédit" - suit la note 45 qui indique le livre de Krivitsky comme source. Mais Koch n'a pas lu correctement le récit de Krivitsky. Il en change de manière significative la chronologie. "Simultanément", c'est-à-dire au moment même où Malraux commence son activité en Espagne, le NKVD aurait reçu l'ordre de préparer la fourniture d'armes soviétiques à l'Espagne, dit Koch. Ce n'est pas vrai. Il y eut un décalage important entre l'engagement de Malraux et celui des Soviets. Malraux visita l'Espagne entre le 24 et le 27 juillet, commença à acheter des avions et à recruter des pilotes le 28 juillet, et le 10 août son escadrille commença ses opérations en Espagne. Staline, pour sa part, ne reçut qu'à la fin du mois d'août trois fonctionnaires du gouvernement de la République et présenta le 31 août, pendant une session du bureau politique, le projet d'une intervention "prudente" dans la guerre d'Espagne . Le 14 septembre, Yagoda, sur l'ordre de Staline, fonda une section de la Guépéou spécialement pour les affaires d'Espagne, section qui contrôlerait la fourniture d'armes. Le 21 septembre, Krivitsky lui-même, installé à Paris, commença à organiser ces livraisons d'armes. "Au milieu d'octobre les cargaisons d'armes commencèrent à parvenir à la République espagnole." La signification de ce décalage dans le temps a été résumé par Malraux lui-même dans ses Antimémoires: "Nous avons donné [aux Brigades internationales] le temps d'exister: le parti communiste réfléchissait..." C'est-à-dire que l'activité de l'escadrille de Malraux a donné au gouvernement de la République un répit et lui a permis de survivre jusqu'à l'arrivée de l'armement soviétique. Mais la confusion chronologique produite par Koch semble suivre un certain plan. Après avoir parlé du commencement de la livraison d'armes soviétiques à la République espagnole, il continue d'un seul trait - nous l'avons cité - : "Malraux adorait ce travail." Cela ne peut signifier qu'une seule chose: Koch croit que Malraux agissait dans la guerre d'Espagne comme un agent soviétique chargé par la Guépéou de la livraison d'armes à la République. D'où lui vient cette idée? Koch ne cite pas de source cette fois, mais il est permis de supposer qu'il s'inspire encore une fois du livre de Krivitsky. Celui-ci raconte comment, installé à Paris, il organisait les livraisons d'armes à l'Espagne. "Tous les cargos devaient être considérés comme propriété privée des firmes créées pour les besoins de la cause. Le premier problème qui se posait c'était donc de créer en Europe, en plus de nos 'bureaux d'affaires' déjà existants, un réseau d'établissements ostensiblement indépendants pour importer et exporter le matériel de guerre. Le succès dépendait du choix judicieux de nos hommes. Nous avions le personnel voulu à notre disposition. Beaucoup d'entre eux faisaient partie d'associations affiliées aux différents centres des partis communistes à l'étranger, telles que 'Les Amis de l'U.R.S.S.' ou les nombreuses 'Ligues pour la paix et la démocratie'. La Guépéou et le contre-espionnage militaire de l'Armée rouge considéraient certains membres de ces associations comme des auxiliaires civils du système soviétique de défense. Nous pouvions donc faire un choix parmi ces hommes éprouvés. Quelques-uns d'entre eux, sans doute, étaient des profiteurs et des arrivistes, mais la plupart étaient des idéalistes sincères. Beaucoup étaient prudents, dignes de confiance, ils avaient des relations utiles, et ils étaient capables de jouer un rôle sans se trahir. Nous fournissions les capitaux et les locaux. Nous garantissions les bénéfices. Les hommes n'étaient pas difficiles à trouver." Évidemment, Krivitsky ne mentionne pas Malraux, mais Koch semble avoir conclu que cette description pourrait s'appliquer à lui. Et, comme toujours dans son livre, de la supposition à l'affirmation il n'y a qu'un pas, bien qu'il ne puisse présenter aucune preuve que Malraux ait fait partie du "personnel" décrit par Krivitsky. Effectivement cette preuve doit être difficile à trouver, puisqu'à l'époque où Krivitsky fournissait les capitaux et les locaux, garantissait les bénéfices et trouvait les hommes, Malraux était combattant en Espagne. Mais justement le lecteur du livre de Koch ne se rend pas compte que Malraux a été combattant en Espagne! Koch ne mentionne jamais que Malraux a organisé et commandé une escadrille d'aviation dans la guerre civile. Dans sa fameuse note 44, Koch fait l'éloge du livre de Thornberry (livre où l'action de l'escadrille occupe une grande et honorable place), pour continuer avec un admirable sans-gêne: "Malraux s'occupait à la fois des ventes d'armes clandestines et de la propagande" - pas un mot de l'Escadrille Espagne! Trois pages après le paragraphe que nous venons d'analyser, Koch fait une seule allusion à l'activité militaire de Malraux, avec les mots suivants: "... la présence de Malraux et par la suite son équipée d'aviateur, écharpe blanche au vent, en plein vol au-dessus de l'Èbre, servaient essentiellement à des fins de propagande" . C'est une caricature digne de Candide ou de Gringoire. Suit encore une note (le n° 51) où l'auteur explique: "On trouvera de plus amples renseignements sur le rôle de Malraux, dans Thornberry, Malraux et l'Espagne" . Effectivement on y trouve de plus amples renseignements, mais surtout on y trouve une appréciation juste et généreuse de l'engagement de Malraux en Espagne, incompatible avec les commentaires dépréciatifs de M. Koch. Mais peut-être Koch a-t-il décidé que l'activité militaire de Malraux en Espagne n'était pas suffisamment importante pour en parler? Ce serait étrange dans un livre où, en d'autres occasions, l'auteur ne dédaigne pas la narration des détails les plus accessoires. Par exemple, Koch a fait des recherches pour savoir ce que faisaient Malraux et Gide à Berlin, après leur rencontre avortée avec Goebbels. Il est fier de pouvoir informer ses lecteurs que Malraux essaya d'obtenir un entretien avec le philosophe réactionnaire Oswald Spengler (qui n'était pas en ville non plus), et que Gide visita un bar pour homosexuels. Des détails importants pour Koch parce qu'ils peuvent discréditer les écrivains aux yeux des philistins. L'escadrille de Malraux ne sert pas pour cette fin, c'est pour cela qu'il ne la mentionne pas. 3° Les romans de Malraux. Des six romans de Malraux , Koch en mentionne quatre pour construire un rapport plus ou moins direct entre ces livres et le Komintern ou le personnage de Münzenberg. Au sujet des Conquérants et de la Condition humaine, Koch déclare: "La propagande et les opérations secrètes menées par le Komintern dans l'Est asiatique ont inspiré deux romans d'André Malraux: Les Conquérants et La Condition humaine" . L'argument de ces romans ressemblerait aux activités développées en Extrême-Orient par l'agent du Komintern Louis Gibarti (son vrai nom, selon Koch, était Ladislas Dobos ), qui plus tard, dans les années trente, apparaît à Paris parmi les "hommes de Münzenberg". Malheureusement, Koch n'entre pas dans le détail de ces ressemblances, et ce qu'il dit de Gibarti manque de précision: "L'Extrême-Orient était au départ un de ses principaux terrains de propagande, et c'est dans cette partie du monde qu'il a dû collaborer avec Borodine." On trouve le même manque de précision dans la lecture que fait Koch des romans de Malraux, puisque dans une note il affirme que Borodine "est ... un des personnages de La Condition humaine" . On sait que Malraux a représenté, dans ces romans, certains épisodes de la révolution chinoise: la grève générale de Canton, de l'année 1925, est au fond de l'argument des Conquérants, et la rébellion de Shanghai, de l'année 1927, de celui de La Condition humaine. Beaucoup a été dit sur ce sujet, et beaucoup pourrait encore être dit. Le débat bien connu entre Trotsky et Malraux portait justement sur la révolution chinoise et le portrait qu'en avait fait le jeune romancier. Trotsky a vu dans les deux romans de Malraux "un acte d'accusation foudroyant contre la politique de l'Internationale communiste en Chine" . Ce fait, à lui seul, devrait être suffisant pour empêcher que les deux romans soient qualifiés simplement comme "inspirés par le Komintern". D'autre part, beaucoup de critiques pensent aujourd'hui que la dimension essentielle de ces romans est du domaine métaphysique (la lutte de l'homme contre le destin) et que l'aspect politique y occupe plutôt une place subordonnée. Pour ce qui est du Temps du Mépris, Koch mentionne ce livre dans le contexte du "Left Book Club" qui, selon lui, était l'un des instruments utilisés par Münzenberg et Katz pour infiltrer l'Angleterre avec l'idéologie stalinienne. Parmi les premiers titres publiés dans ce club du livre il y avait, selon notre auteur, "un livre de Rudolf Olden - collaborateur de longue date de Münzenberg - et une traduction anglaise du Temps du Mépris de Malraux, deux ouvrages écrits sous l'influence de Münzenberg avec le 'concours' de deux confrères d'Otto Katz, Manès Sperber et Willi Bredel" . Effectivement, Bredel et Sperber sont considérées aujourd'hui comme les sources principales utilisées par Malraux quand il écrivit son roman sur les prisons nazis. Willi Bredel fut interné pendant treize mois dans le camp de concentration de Fuhlsbüttel, près d'Hambourg; après sa mise en liberté il émigra d'abord à Prague et puis à Moscou. Manès Sperber passa cinq jours dans une prison de Berlin avant d'être autorisé à émigrer; lui aussi se rend à Prague et de là gagne Paris, où il travaille comme directeur de l'Institut International pour l'Étude du Fascisme, fondé par Münzenberg. Malraux connut Bredel à Moscou et Sperber à Paris et s'informa de leurs expériences. Cela ne signifie pas que les deux auteurs l'"aidaient" à écrire son livre; les critiques ont montré plutôt les différences fondamentales entre Le Temps du Mépris et, par exemple, le livre de Bredel, Die Prüfung, où l'auteur allemand parle de ses expériences dans le camp de concentration . Le but principal de Malraux n'est pas d'accuser le régime national-socialiste mais de décrire, poétiquement, les conséquences psychologiques de l'emprisonnement dans une cellule isolée: "Le Temps du Mépris est en réalité une méditation sur la solitude humaine et l'autonomie de l'esprit humain", écrit Curtis Cate . Dans ce cas aussi, l'influence de Münzenberg reste donc insaisissable. Mais la phrase que nous venons de citer, dans laquelle Koch "explique" Le Temps du Mépris par l'"influence" et le "concours" de Münzenberg et de Katz, de Bredel et de Sperber, est suivie d'une note - la note numéro 29. Peut-être trouvera-t-on là l'indication d'une source? Cependant, le texte de la note dit seulement: "En ce qui concerne les relations d'Olden avec Münzenberg, voir Gross, Münzenberg, p. 229, 332." Il s'agit donc encore d'une autre plaisanterie de M. Koch. L'Espoir de Malraux est mentionné par Koch quand il parle des aspects littéraires de la guerre civile espagnole. Dans aucun autre conflit de l'histoire mondiale, dit-il, on n'a vu un pareil "discours du héros-écrivain". Évidemment, il explique ce phénomène par les "efforts [de] l'appareil de Münzenberg". "Mais la mystification produisit aussi nombre de livres dont la puissance continue à s'imposer. Au moins deux très bons romans, incontestablement superbes, sont sortis de la plume des deux principaux 'héros' littéraires de l'heure: L'Espoir de Malraux et Pour qui sonne le glas de Hemingway." Suit le commentaire, déjá mentionné, sur le caractère essentiellement propagandiste de la présence de Malraux en Espagne, soi-disant appuyé sur le livre de Thornberry. Les contradictions internes de l'argumentation de Koch sont ici particulièrement visibles. Comment une "mystification" peut-elle produire "des livres dont la puissance continue à s'imposer"? Si Malraux était en Espagne comme propagandiste et contrebandier d'armes, comment a-t-il pu écrire "un très bon roman, incontestablement superbe" ? Comment accorder cela? La contradiction est d'autant plus éclatante que "propagande", pour Koch, est synonyme de la diffusion de mensonges au service d'une cause condamnable. Pour Koch il semble ne pas être possible de "propager" la vérité pour servir une cause juste. D'autre part, sa conception d'un "très bon roman" implique sans doute l'idée de véracité. Une oeuvre littéraire est "très bonne" si elle est capable de nous faire sentir la vérité sur l'homme, sur une époque ou un événement historique. Il n'y a donc, dans les limites de l'argument de Koch, aucune possibilité pour réconcilier le "propagandiste Malraux" avec l'auteur d'un "livre dont la puissance continue à s'imposer". En réalité, un livre comme L'Espoir se définit par une tension inhérente et hautement productive entre la propagande et l'art. On pourrait comparer les épisodes de la guerre civile que Malraux utilisa dans ses discours à Paris, aux États-Unis ou au Canada pour propager la cause de la République espagnole, avec ces mêmes épisodes qui, modifiés et insérés dans un contexte différent, apparaissent dans L'Espoir. Dans une interview, Malraux a défini L'Espoir comme un "livre de combat". Comme tout livre de ce type, L'Espoir obéit à un intérêt politique spécifique, mais en même temps, la guerre civile y est représentée comme sous le point de vue de l'éternité. L'Espoir, en plus d'être un livre de combat, est aussi une méditation sur la condition humaine, et on peut dire avec David Caute: "Malraux était un mystique et un esthète ... Le titre de son roman espagnol, L'Espoir, est ironique puisque pour lui, la mort est la compagne éternelle de l'espérance" . Cependant, si nous restons sur le plan de la signification politique du roman, nous pourrions poser la question suivante: dans quelle mesure l'engagement de Malraux pour la politique du Front populaire (ce que Koch appelle son rôle de "propagandiste") a affecté ses possibilités d'écrire la vérité sur la guerre d'Espagne? Felix Morrow, spécialiste des questions espagnoles chez les trotskystes américains, a été très clair et très dur à cet égard. Dans un compte rendu publié deux ans après la publication de L'Espoir, il appelle celui-ci "un livre profondément déshonnête ... un sale travail fait pour la Guépéou." . Aujourd'hui, bien sûr, il convient d'être beaucoup plus nuancé. On peut dire avec Paul Nizan que le thème du livre est la formation de l'armée républicaine, c'est-à-dire la transformation des milices populaires espagnoles en armée régulière. À cet égard, le roman nous fait revivre deux choses: d'une part, un progrès extraordinaire sur le plan de l'efficacité et de l'organisation, d'autre part, une perte considérable sur le plan des sentiments et de la motivation. Pour Malraux, cette perte est inévitable, inhérente aux lois elles-mêmes du processus d'organisation. En réalité, elle avait des causes plus palpables: le gouvernement républicain utilisa l'organisation militaire comme un prétexte pour détruire la révolution sociale qui avait été, au début de la guerre, le moteur même de la résistance contre Franco. Malraux ne met pas l'accent sur cette interdépendance entre la guerre et la révolution qui est l'un des thèmes principaux, par exemple, dans Homage to Catalonia de George Orwell. Il ne le fait pas parce que sa prise de position politique ne lui permet pas une critique directe de la stratégie du Front populaire. C'est là où le propagandiste Malraux limite les possibilités de Malraux romancier. Koch y aurait pu marquer un point. Mais il n'explore pas cette piste, pas plus que toutes les autres. Nous arrivons à la conclusion de notre lecture de Koch. Malheureusement, le bilan est complètement négatif. Koch affirme que Malraux et Gide ont été envoyés à Berlin par Münzenberg, sans que celui-ci ait attaché un quelconque intérêt à la réussite de leur rencontre avec Goebbels ou d'autres dirigeants nazis. Il affirme que Münzenberg envoya à Malraux en Espagne comme agent de Moscou. Il prétend que les romans chinois de Malraux ont été inspirés par la propagande du Komintern et que Le Temps du Mépris fut écrit avec l'aide directe du bureau de Münzenberg. L'Espoir, par contre, miraculeusement, est pour lui un roman "superbe". Toutes ces "révélations" se dissipent sous une lecture un peu attentive. Mauvais cuisinier, Koch ne présente des preuves pour aucune d'entre elles. Les notes "explicatives" sont employées, systématiquement, pour mystifier les lecteurs. Koch ignore les résultats des recherches antérieures ou les déforme, s'"appuyant" sur des travaux incompatibles avec ses propres affirmations. Néanmoins, son livre nous a incité à réfléchir de nouveau sur les relations complexes entre Malraux et l'univers du communisme, nous a fait rappeler ce que nous en savons et ce que nous en ignorons. Et il faut admettre que nous savons encore très peu de choses sur ses relations avec Willi Münzenberg. |